Il est certain que cela a été bénéfique à la reconnaissance du grand poète et critique, dont la notoriété, malgré son œuvre important et sa chaire au Collège de France, n'avait pas vraiment dépassé jusque là une sphère relativement confidentielle, malgré les efforts de critiques méritants. Mais, comme c'est le cas pour toute étude d'auteur (et c'est encore plus vrai en ce qui concerne les auteurs contemporains!) les élèves ont dépendu de la qualité et de la profondeur des cours et surtout, peut-être, de l'opinion de leurs professeurs, pour forger leur propre avis sur Yves Bonnefoy... D'où des visions parfois biaisées avant même la lecture des poèmes, ou bien des jugements lacunaires et/ou trop hâtifs sur l'auteur, sans oublier le caractère parfois rébarbatif pour certains d’une œuvre imposée, et surtout, d’une œuvre dont ils auraient peut-être à disserter dans le cadre d’un examen parfois attendu avec une certaine angoisse… Ainsi, j’ai souvent entendu ou lu des propos qui m’ont semblé ne guère correspondre à l’œuvre de Bonnefoy : si l’on ne peut rien dire sur ceux qui prennent assise sur un goût ou sur une véritable lecture, il me semble que l’on peut remettre en question ceux qu’ont engendré un survol superficiel ou l’influence trop prégnante de l’opinion d'un professeur.

Ce sera sans doute là l’objectif de cet article, qui présentera les multiples facettes de l’œuvre d’Yves Bonnefoy – qui touche non seulement à la poésie, mais aussi à la critique, à la traduction et à l’histoire de l’art – et cataloguera les livres et les sites internet permettant d’aller plus loin...

L’homme

Yves Bonnefoy1 est né à Tours, le 24 juin 1923. Son père est ouvrier-monteur aux ateliers des chemins de fer Paris-Orléans et sa mère est infirmière, mais elle deviendra plus tard institutrice. Il a une sœur aînée, prénommée Suzanne. Jeune, Bonnefoy s'ennuie à Tours, mais va souvent en vacances à Toirac, dans le Lot, chez ses grands-parents : c'est « le vrai lieu ». En 1936, alors qu'il a 13 ans, la mort de son père bouleverse sa vie: dès lors, il ne va plus à Toirac, mais reste chez lui pour étudier. Après avoir passé un baccalauréat de mathématiques et de philosophie au Lycée Descartes de Tours, il suit des études supérieures de mathématiques à Poitiers puis à la Sorbonne, après son installation à Paris en 1944. Après avoir lu la Petite Anthologie du surréalisme de Georges Hugnet et avoir rencontré Christian Dotremont (dont il a préfacé, bien des années plus tard, les Oeuvres complètes), il se lie au surréalisme, et abandonne les mathématiques pour la poésie, la philosophie et l'histoire de l'art. En 1947, il se détache pourtant de l'aventure surréaliste : son souhait n'est pas d'atteindre un surréel par le biais d'un mouvement qui devient « occulte » et tend au gnosticisme selon lui.

Dès lors, il produit une œuvre poétique importante, mais aussi de nombreuses traductions, surtout de l'anglais, et particulièrement des œuvres de Shakespeare, ainsi que des essais. Il est invité par plusieurs universités françaises et étrangères et est nommé en 1981 à la Chaire d'Études comparées de la fonction poétique au Collège de France, jusqu'en 1993.

Yves Bonnefoy a reçu de nombreux prix, dont le prestigieux Prix Franz Kafka, en 2007.

Le poète

L'œuvre poétique d'Yves Bonnefoy, considérable, s'ouvre sur neuf poèmes en prose2, qu'il ne faut surtout pas négliger, même s'ils paraissent, par leur brièveté, peu de choses par rapport au reste d'une production qui s'agrandit, encore aujourd’hui, à la parution de chaque nouveau recueil. Ces neufs courts textes sont regroupés sous un titre évocateur qui relève du manifeste : Anti-Platon. Ils contiennent certaines expressions-clé, déjà emblématiques de la pensée de l’auteur, telles que « Ce rire couvert de sang, je vous le dis, trafiquants d’éternels […] pèse plus lourd dans la tête de l’homme que les parfaites Idées, qui ne savent déteindre que sur sa bouche »3 et « Eternité je te hais ! » […] « Que cet instant me délivre » […] « Indispensable mort »4. Dès le premier d'entre eux, on comprend que Bonnefoy est un poète du réel, un poète du concret, et que sa poésie tâche d'aller au plus près des choses : « Il s'agit bien de cet objet ». Le démonstratif mis en italique apparaît de nouveau plus bas, dans une même expression, bien que l'objet considéré soit différent. Cette insistance est fondamentale : il s'agit ici de désigner un objet qui existe, un être, et non pas l'abstraction qui le désigne dans notre esprit, et cela parce que la réalité, c'est l'objet, ce n'est pas le mot, ni le concept. On comprend mieux, alors, le titre de la section : Bonnefoy s'oppose au célèbre philosophe grec et à sa théorie des Idées5. Le poète refuse de chercher l'être dans un au-delà, dans une Idée parfaite, éternelle, parce que suivre une telle pensée, c'est nier ce qui pourtant domine et transit toute chose, à savoir le caractère éphémère des êtres, leur disparition : la mort. Bonnefoy écrit ainsi que « le système est l'achèvement d'une digue contre la mort »6, parce que « rien n'est que par la mort ». La poésie, selon la formule consacrée, a le « souci » de « nommer ce qui se perd » : elle ne doit pas, si telle est effectivement sa visée, se laisser séduire par l'attrait de cette stabilité et de cette toute-puissance qu'offrent le langage et le concept, qui, nous le croyons, permettent de faire paraître les choses, de les malaxer à notre volonté, alors qu'en réalité ils n'offrent bien souvent qu'un vide, qu'une apparence de réalité, parce qu'ils écartent la finitude. Or, précisément, comment pourrait-on espérer parler de l'Être, si l'on occulte des aspects aussi essentiels que « la matière, le lieu, le temps », d'une telle recherche? Il y a, certes, un « bonheur possible » du langage et du concept, Bonnefoy l'admet, mais il est selon lui non seulement bien inférieur à celui que peut offrir la poésie, mais surtout trompeur : le terme de « leurre » est récurrent dans l'œuvre, qu'il soit associé aux mots – « Dans le leurre des mots » est le titre d'une section du recueil Les planches courbes – ou aux concepts. Mais le combat de Bonnefoy admet une dimension plus concrète, en quelque sorte, et plus historique : il affirme en effet que « le langage est notre chute, et c'est son emploi même qui est la cause de l'angoisse, c'est-à-dire aussi bien de la violence, qui traverse l'histoire humaine »7.

Et pourtant, c'est précisément avec les mots que la poésie doit négocier pour essayer d'atteindre son objectif. Le projet de Bonnefoy est ambigu dans la mesure où il se construit autour des notions mêmes qu'il entend combattre ou dépasser. Ce paradoxe, le poète, qui en est tout à fait conscient, l'évoque en écrivant :

« Aller, par au-delà presque du langage

[...] , est-ce possible

Où n'est-ce pas que l'illusoire encore [...] »8

Mais Bonnefoy croit, (sans tenir cette idée pour une vérité assurée), que la poésie permet de renoncer à notre rationalité habituelle et au concept : elle seule peut donc nous rapprocher et nous faire entrevoir la Présence, en « intensifiant les mots », en les « rendant à leur dignité » : en poésie, ils désignent plus directement les choses telles que nous les vivons et ne sont pas corrompus par le concept. Que la poésie se prête au rôle difficile (ou tente) de faire accéder le lecteur au « seuil de la Présence » suppose donc des conditions. Le nom commun, trop général et conceptuel, est un obstacle à la présence. Pour éviter le leurre des mots, il faut que ceux-ci soient utilisés en poésie à la manière des noms propres, comme des prénoms. Il y a aussi une certaine rigueur dans l'écriture : celle de Bonnefoy se situe aux antipodes de l'épanchement incontrôlé ou d'un asservissement à l'imagination ou aux seules forces de l'inconscient, même si ces dernières sont à la base de nombre de poèmes.

Le poète utilise soit des vers libres, soit la forme du poème en prose - à différencier de la prose poétique - qu'il désigne sous le nom spécifique de « récit en rêve ». On remarque, entre autres, des alexandrins non classiques et des hendécasyllabes, et une abondance d'enjambements, de rejets et de contre-rejets. Bonnefoy utilise peu la rime et recherche plutôt des assonances, des allitérations, une musicalité des mots. Il porte un grand intérêt au rythme de ses poèmes dont certains peuvent être considérés comme proches de l'iambe. Pour lui, « les relations de sonorités, de rythmes, rapprochent les mots d'une façon qui préserve [...] leur qualité matérielle [et] les rapports qui procédaient du concept s'effacent ». L'influence surréaliste donne aux poèmes de Bonnefoy une syntaxe peu classique, caractérisée par de nombreuses ellipses et inversions. On peut aussi remarquer l'utilisation de la parenthèse, qui encadre parfois plusieurs strophes ou la plus grande partie du poème. La plupart des poèmes sont courts ou assez courts. Tous ces éléments contribuent au sentiment de présence: le poème est « Hic et Nunc », ici et maintenant.

Néanmoins l'échec ou l'erreur restent possibles, et le poète ignore s'il parviendra, un jour, à conclure sa quête par une réussite : il continue à écrire, en espérant cheminer vers elle. Même s'il y a parfois des indices, une lumière éclatante, comme lorsqu'entendant une « voix lointaine », le poète peut dire :

« [...] Et j'ai eu dans ces mots

De quoi presque finir ma longue guerre »9

Les recueils de Bonnefoy sont donc plus les bornes de cette longue route qu'il a entrepris de suivre depuis plus d'un demi-siècle, que des monuments considérés comme parfaits et achevés : c'est ce que montre son choix de réunir ses premiers recueils dans un seul volume, intitulé Poèmes. La poésie de Bonnefoy est un cheminement, qui traduit, au fil de chaque ouvrage, non seulement les changements internes (dans la façon d'écrire, dans les thèmes récurrents, etc.), mais aussi les modifications qui ont eu lieu dans la vie du poète, dans sa vision du monde. Michèle Finck développe cette idée dans son importante étude, Yves Bonnefoy, le simple et le sens, en faisant de chacun de ces recueils une étape marquée par une épreuve : par exemple, selon elle, Du mouvement et de l'immobilité de Douve est marqué par l'« épreuve de la mort ». Il s'agit bien d'une « pensée en mouvement », comme l'écrit Arnaud Buchs. La poésie de Bonnefoy se déploie ainsi de diverses manières : vers libres, alexandrins, poèmes en prose, « récits en rêve », sonnets, et, récemment, texte théâtral, avec « Le désordre »10. Mais dans cette grande diversité, c'est toujours, servi par une grande exigence, le même élan qui domine : celui de vouloir « identifier presque la poésie et l'espoir »11, de rechercher la « Présence ». La poésie n'est donc pas, selon Bonnefoy, un simple loisir, un exercice esthétique ou un simple don de beauté. Elle accomplit une mission plus importante, plus incertaine aussi, celle de retrouver « le sens », celle de réconcilier le langage avec le monde, celle de réparer le « rebord disloqué de la parole ». Elle est le glaive de qui veut combattre ce « péril » de la pensée conceptuelle qu'est l'abandon, le refus, la non-inclusion de la finitude, dans notre conception du réel.

Dans cette optique, la poésie dépasse le cadre, finalement trop restreint pour elle, de la littérature, et se révèle d'un intérêt et d'une nécessité évidente pour nos vies. Comme il le dit lui-même, dans un entretien avec Hélène Waysbord (pour l’écouter), le poème est avant un « instrument » de vie pour le lecteur. Il invite au lecteur qui s'apprête à plonger dans son œuvre à ne pas « se préparer à la lecture du recueil », à préférer une première approche qui ne se focalise pas déjà sur la recherche d'un sens, mais sur l'appropriation par le lecteur des mots, des phrases, des poèmes eux-mêmes. « Il n'y a rien à [y] comprendre, mais beaucoup, peut-être, à vivre ». La lecture critique, à laquelle il confère une grande importance et la recherche de sens et d'interprétations, arrivent ensuite, parce que leurs intérêts et leurs buts sont différents de celui de la lecture « authentique » du poème. Lecture qu'il conseille, par ailleurs, d'effectuer à haute voix, comme on le faisait au temps des aèdes grecs ou au Moyen-âge. Car entendre quelqu'un nous lire le texte, c'est bien être en situation de présence : c'est pour cette raison qu'Yves Bonnefoy a lui-même enregistré nombre de ses poèmes (lien). C'est par l'écoute que se manifeste l'un des plaisirs essentiels – et auquel on ne peut accéder autrement – que nous offre l'œuvre de Bonnefoy : comme l'écrit Michèle Finck dans la conclusion de son ouvrage, « ce que nous gardons en nous » après la lecture de ce poète, « c'est une présence sonore »12. Le thème de la voix a par ailleurs une importance particulière chez Bonnefoy : il suffit, pour s'en assurer, de cataloguer les différents titres de poèmes où le terme « voix » apparaît. Une section, plus particulièrement, est centrée autour de ce thème : c'est « La voix lointaine », que le poète écoute dans Les planches courbes, lorsqu'il il « craint de ne plus l'entendre » ; et il soulève l'hypothèse que cette voix, c'est sans doute la poésie, à laquelle il a dédié sa vie:

« [...] C'est presque une vie

Qu'aura duré ce chant, mon bien unique »13.

Développer plus profondément les idées de Bonnefoy n'étant pas possible dans le cadre de cette brève introduction, je vous propose la lecture de quelques poèmes qui m'ont particulièrement frappé, ou bien que je considère comme révélateurs, à la fois du style et de la pensée de cet auteur. Cette liste a le défaut de toute anthologie, et si je l'ai volontairement restreinte à trois recueils seulement, il est évident qu'il y a des textes magnifiques dans les autres ouvrages.

Propositions de lecture

POEMES
  • Du mouvement et de l'immobilité de Douve: « Théâtre » – I, IV, XVI ; « Vrai nom », p.73
  • Hier régnant désert: « L'ordalie », p.137-138 ; « L'imperfection est la cime », p.139 ; « A la voix de Kathleen Ferrier » (il faut écouter ce qu'en dit Michèle Finck dans l'interview donné en lien plus bas), p.159 ; « Delphes du second jour », p.171
  • Dévotion, p.179-181
  • Pierre écrite: « Art de la poésie », p.249
CE QUI FUT SANS LUMIERE
  • I: « Le souvenir », p.11
  • II: « Le mot ronce, dis-tu », p.42
  • Là où retombe la flèche: « I », « V »
LES PLANCHES COURBES
  • Que ce monde demeure: « I, » « II »
  • La voix lointaine: « V », « IX », « XI »
  • « Dans le leurre des mots » (art poétique et profession de foi envers la poésie)
  • La maison natale: « IX »
  • « Les planches courbes » (superbe poème en prose. Certains conseillent d'aborder la lecture de l'oeuvre par ce texte.)

Pour ceux qui voudraient s'engager dans une analyse plus poussée, je ne peux que recommander la lecture, bien sûr des oeuvres de Bonnefoy, mais aussi des ouvrages et des pages web que j'ai listés à la fin de cette page. A cette première courte présentation s'ajouteront prochainement des réflexions sur l'apport critique d'Yves Bonnefoy (disponible dans un autre article), sur ses traductions, et une présentation de ses textes concernant l'art.

Notes

1 - Cette courte biographie est basée sur l'article de Wikipédia, auquel j'ai contribué.

2 - C'est Yves Bonnefoy qui a décidé de marquer le commencement de son œuvre par Anti-Platon, et, plus précisément, sur la seconde version de ce texte, celle de 1962 (la première, datant de 1947 était encore tournée vers le surréalisme. Elle a été republiée récemment dans l'ouvrage Traité du pianiste et aux écrits anciens, Mercure de France), lorsqu'il a regroupé ses recueils d'entre 1953 et 1975 dans le volume des Poèmes. Sa production poétique en tant que telle a débuté aux alentours de 1945 avec la parution, dans la revue La Révolution La nuit du poème Le cœur-espace. Cependant, à l'instar du Traité du pianiste écrit l'année suivante, et de certains des « autres écrits anciens », ce sont aujourd’hui pour l'auteur plus des « document[s] sur un début d'écriture » - éloignés souvent de ce que deviendra son œuvre par la suite, puisque plongés dans le surréalisme, même s'ils annoncent déjà les préoccupations de l'auteur – que des œuvres à placer au même rang que les suivantes.

3 - «  Anti-Platon », « I », p.33

4 - Idem, p.37

5 - Platon considère que le monde sensible, c'est-à-dire celui que nous offre nos perceptions, celui auquel nous sommes habitués, est un monde de l'apparence, un monde de l'illusion. Ce n'est qu'une copie, maladroitement exécutée pourrait-on dire, d'un monde supérieur, le monde des Idées, où réside véritablement l'Être. Pour Platon, les objets qui composent le monde sensible ne sont donc que des imitations, imparfaites, des modèles présents dans le monde des Idées, dont font partie le bien, le beau, le juste, etc.; ce qui induit forcément non seulement une dévalorisation des objets sensibles dans le cadre de la recherche de la vérité, mais aussi un détournement de la pensée envers ceux-ci.

6 - « Les tombeaux de Ravenne », L'Improbable et autres essais, p.17

7 - Article dans la Revue La Tribune internationale des langues vivantes

8 - « Dans le leurre des mots », « I », Les planches courbes, p.73

9 - « La voix lointaine », « XI », Les planches courbes, p.67

10 - « Le désordre », La longue chaîne de l'ancre, p.9, Mercure de France, 2008

11 - « L'acte et le lieu de la poésie », L'improbable et autres essais, p.107

12 - Michèle Finck, op. cit, p.449

13 - « La voix lointaine », « II », Les planches courbes, p.58

Bibliographie

  • John E. Jackson, Yves Bonnefoy, 221 pages, Seghers, coll. Poètes d'aujourd'hui, 6 janvier 2003, ISBN 978-2232122071
  • Yves Bonnefoy : ouvrage de Patrick Née, à consulter sur le site de Culturesfrance ou à commander
  • Michèle Finck, Yves Bonnefoy : le simple et le sens, 456 pages, éditions José Corti, 1989, ISBN : 2-7143-0351-0 - Présentation et sommaire
  • Arnaud Buchs, Une pensée en mouvement : Trois essais sur Yves Bonnefoy, 107 pages, Galilée, coll. Lignes fictives, 7 février 2008, ISBN 978-2718607603

Liens intéressants

A écouter