M’approchant, je découvre avec délice qu’il y a là nombre de classiques et de chefs d’œuvre ; cependant, parmi les textes connus, çà et là, je repère des ouvrages dont le titre, le nom de l’auteur, et parfois même celui de l’éditeur, provoquent en moi, en plus d’une certaine perplexité et d’un aveu d’ignorance, une étrange impression : comme lorsque, dans une foule, un visage soudain se révèle et vous arrête, et, parce qu’il vous semble témoigner d’une certaine noblesse, ou refléter une intelligence si vive et si puissante qu’elle brillerait par les traits même de celui qui en profite, vous vous dites : « c’est sans doute quelqu’un de célèbre, ou appelé à le devenir bientôt », sans pour autant le connaître. Je sens bien que l’intuition qui m’a saisie doit avoir quelque fondement : le titre de la collection qui réunit tous ces livres me le propose aussitôt : il s’agit bien – et c’est comme si une voix vient me le chuchoter à mon oreille endormie – du meilleur, du sommet de la production littéraire de l’humanité. Cela me semble évident, à présent. Dans la confusion de mes pensées surgit l’idée que parmi ces titres inconnus doivent se trouver ces textes perdus dont tout khâgneux a un jour pleuré la triste disparition – ces blancs et ces […] ou [manquant] douloureux, ces sauts affligeants d’un livre VI à un livre XI, chez Tacite par exemple, ces infâmes petites lignes comme « tout le reste est perdu », et, pire encore, ces ouvrages qu’ont intégralement consumés les incendies, les invasions, les guerres – mais aussi ces textes hypothétiques, ceux qui demandent encore à être écrits. Alors, mû par un désir de les posséder, je m’empare de tous ces volumes, je les saisis, et tant pis s’il y en a trop, tant pis si beaucoup tombent sur le côté tandis que je marche vers la sortie, le tout est d’en conserver assez, assez pour vivre. Je ploie sous la masse, mais une fantastique volonté me porte qui me permet d’atteindre enfin la caisse, en tenant miraculeusement d’entières rangées de livres dans mes bras. Mais la vendeuse, qui, en apercevant mes trouvailles, s’est tournée vers moi, m’annonce soudainement, d’une voix que rétrospectivement je qualifierais de diabolique à tous les sens du terme, que ces livres en particulier ne sont pas à vendre, que je n’ai même pas le droit de les ouvrir pour ne serait-ce que les feuilleter, et que, surtout, je dois tous les ranger, sur-le-champ.

Je suis sorti de cette brume avec un effroi, un dépit et un sentiment d’échec si pénibles que seule la constatation, au réveil, de la vanité et de l’absurdité de mon songe, a pu contrer. S’il y a pourtant quelque chose qui se joue dans ce genre de rêves, qui fait qu’ils ne sont pas totalement dénués de sens, que tirer de celui-ci ? Au moins, un certain optimisme, peut-être un appel à réaffirmer que « tout n’est pas dit », comme l’a déjà écrit, dans un article plein de sagesse, un grand poète, Philippe Jaccottet ; qu’il y a encore de grands textes à créer. Mais comment se montrer à la hauteur de la tâche, à la hauteur d’une tâche aussi ample ? Mon rôle passif dans ce rêve, mon rôle de simple lecteur, et non d’auteur, c’est peut-être, imagée, l’expression de ma paresse, et le refus de la caissière à la fin de me laisser prendre les fruits d’un travail auquel j’aurais peut-être pu y participer, ce serait, alors, explicite cette fois, un avertissement : que l’on n’offre rien à ceux qui n’essaient pas ?