L’ennui, le poète et la poésie dans l’œuvre de Philippe Jaccottet

Julien Maudoux

 

            Nous proposons dans cet essai d’analyser la présence de l’ennui dans l’œuvre de Philippe Jaccottet, dans une dimension à la fois existentielle, philosophique et poétique. La figuration de l’ennui n’est certes pas le premier thème d’étude qui vient à l’esprit lorsque l’on se penche sur les textes poétiques de l’« habitant de Grignan », tant leur transparence, leur souci de s’accorder avec le réel, de rendre compte d’expériences de beauté comme offertes par les paysages et par la vie, semblent éloignés de considérations sur ce sentiment négatif qui recouvre à la fois la lassitude, le désagrément, l’impression d’être coupé du temps et de ne pouvoir sortir d’un néant inquiet n’inspirant qu’inutilité et vanité, et plus généralement l’affliction.

Pourtant, il est bien présent dans cet œuvre, au même titre que la tristesse, la souffrance, la difficulté d’être et les considérations touchant à la finitude humaine. Cette place importante tient soit dans une description et un commentaire directs de cet état de l’âme et de l’être, soit dans la présence de l’ennui à l’arrière-plan de ces textes lumineux : c’est l’adversaire qu’ils cherchent à contrer, à contenir, à surmonter ou à dompter.

Nous voulons donc étudier certains des aspects essentiels de cette question tels qu’ils apparaissent dans la part de l’œuvre de Philippe Jaccottet constituée par les carnets, notes et observations – et, parfois, par des articles publiés dans des journaux – de la jeunesse, de l’âge mûr et de la vieillesse. Ils touchent à sa poétique personnelle, à sa conception de la poésie, de ses buts et de son rôle, à sa conception, aussi, du monde, et à ce qu’il considère comme des réponses possibles pour vaincre ou atténuer l’ennui à la fois en tant que produit du contexte de l’époque et comme modalité importante de la vie humaine.

 

            C’est dans les œuvres de jeunesse, notamment dans les premières notes, que l’on trouve le plus d’indices de cette rencontre avec le vide, cette lassitude de la vie que viennent contrer seulement quelques brefs éclairs de volonté permettant de dépasser l’inaction et l’ennui, ou bien les désagréments du quotidien qui taraudent le poète. L’écriture poétique essaie d’abord non pas vraiment de les conjurer, mais de se substituer à elles autant qu’il est possible : l’écriture ne brise pas l’ennui, elle n’y parvient pas toujours, mais elle est au rendez-vous lorsqu’une sortie éphémère hors de cet état semble possible.

 

Engourdissement. Je me réveille comme par pure habitude, je pourrais aussi bien m’en dispenser. Puis, dans la journée, comme des voix confuses et lointaines, plus confuses encore certes que celles des voisins criards, des velléités de vie me traversent. Si je les écoute, j’écris. Elles ne durent pas[1].

 

            Signe caractéristique d’une vocation pour l’écriture, le sentiment d’avoir été en quelque sorte utile, d’avoir brisé l’inaction et un silence vide et stérile, se concrétise par la rédaction – d’un poème ? ou plutôt de la note que nous venons de citer elle-même ? Le cas échéant, l’écriture se révèle être marquée par ce même « engourdissement », et n’est pas vraiment l’échappatoire espéré mais plutôt une confirmation de l’enfermement dans le sentiment de vacuité ; d’ailleurs, le jeune poète – ces lignes datent d’avant l’époque que Jaccottet a rétrospectivement qualifiée de « sortie d’adolescence tardive », d’entrée dans la maturité poétique concrétisée par la publication du recueil L’Effraie – précise bien que l’écriture s’arrête en même temps que son inspiration s’efface. Toutefois, le fait qu’écrire reste possible est un bon signe : l’abattement n’est pas définitif, bien que Jaccottet considérera plus tard, une fois sa poétique bien établie, comme de peu d’intérêt des épanchements de ce genre, qu’on peut juger communs et dont les exemples dans la production poétique des siècles précédents sont nombreux.

            Toutefois, l’ennui beaucoup plus profond, brutal, et insidieux, celui qui fait du sujet presque un spectre plongé dans le ressassement de son état de lassitude et de dégoût, et creuse sur des lieues le fossé entre lui et le monde – monde qui pourtant, déjà, importe énormément à Jaccottet, sa sensibilité pour la contemplation des paysages et du réel étant bien installée – n’est pas absent de ces années de formation. Le poète en livre une juste description dans les lignes suivantes, en prose :

 

Il arrive que non seulement le temps vous échappe, mais l’espace avec tout ce qui est dedans ; que non seulement ne soient plus là les choses absentes, mais celles même dont chacun dirait qu’elles sont bien là, toutes proches. Or, ce n’est pas que l’âme s’évade du lieu où elle semble être, ce n’est ni distraction, ni rêverie, ni rêve. L’âme est distante de tout, elle n’est plus que la conscience confuse, lasse, de n’être plus. Appelle tant que tu voudras : il n’est plus ni bouche ni oreille. Ainsi descend-on vivant parmi ces troupeaux d’ombres que vit Dante : mais ce n’est plus une héroïque plongée de l’esprit, une aventure, un exploit ; simplement une défaite, et qui n’enseigne rien[2].

 

            La référence à L’Enfer, sitôt donnée, est contredite : l’image est utilisée pour son pouvoir suggestif, mais il n’est pas question de fausser l’expérience ou d’entretenir l’espoir d’une transformation facile de cette descente dans l’ennui en une étape d’un quelconque chemin initiatique ; d’ailleurs, il n’y a pas de remontée vers le paradis, ni même vers le purgatoire. La remarque de Jaccottet exprime la même idée que ces considérations de Paul Valéry, qui permettent de différencier efficacement les simples « mauvais moments » des moments d’ennui (la « défaite [...] qui n’enseigne rien » de Jaccottet appartient à la seconde catégorie) :

 

Les mauvais moments sont faits pour apprendre certaines choses que les autres ne montrent pas.

Véritablement et absolument mauvais sont les moments où il n’y a rien à saisir, où l’on ne peut rien saisir que l’on puisse emporter au ciel de l’esprit.

Parmi ces moments là, certains qui passent pour bons, aux yeux du commun[3].

 

            L’aspect soulevé par Valéry dans la troisième phrase est important ; si Jaccottet n’y fait pas allusion dans l’extrait donné plus haut, il l’aborde avec justesse plus loin dans le même recueil, comme nous le verrons. Mais soulignons d’abord les deux dimensions de cet écrasement par l’ennui selon Philippe Jaccottet : l’arrachement par rapport au temps, mais aussi et peut-être de manière plus négative à ses yeux, la séparation et la distance qu’établit l’ennui par rapport au monde, par rapport même aux choses les plus proches. Cet ennui-là est une maladie de l’âme dangereuse qui, lorsqu’elle rencontre des considérations sur la finitude humaine, sombrement colorées par un état mental déjà pessimiste, est propice à entraîner l’être dans la direction du nihilisme et de la défaite : tel est le sort que rencontre le Maître dans le plus grand – et l’unique – long récit poétique publié par Philippe Jaccottet, adéquatement intitulé L’Obscurité[4].

            Autre modalité de l’ennui évoquée par l’auteur de l’Effraie dans son œuvre : l’insomnie, causée par l’inquiétude, voire par l’« effroi » de repenser au fait que les vies « brillantes » se terminent souvent dans l’effondrement « piteux » et horrible de la maladie[5] ; ici, l’ennui est à prendre dans son sens ancien, celui d’une douleur continue causée par une grande affliction. De fait, les moments d’ennui favorisent le retour aux questionnements sur la mort, sur la finitude, imposent de manière brusque parfois la vérité oubliée, mise de côté, ou sous voile, que la fin ne cesse de s’approcher. Les propos du Maître dans L’Obscurité témoignent du cercle vicieux ainsi causé : l’ennui dans lequel on est plongé conduisant à l’appréhension de la mort, et cette crainte et cet abattement ne pouvant – lorsque comme lui, l’on n’a plus rien à opposer à ce que l’on considère comme une défaite totale, ni la contemplation, ni la poésie, ni l’amour – que réalimenter à la source cet ennui. Son élève, le narrateur, assiste, médusé, impressionné et horrifié, à la dégradation dont il lui fait part dans ses longs monologues, ne reconnaissant tout d’abord pas l’homme qu’il avait connu dans cet être qui a choisi l’obscur pour refuge : « un spectre fuit le jour ; s’il tient à avertir les vivants, nous savons tous qu’il doit le faire, comme cette nuit, dans l’obscurité[6] ». Le Maître a été vaincu par, « à cette heure la plus basse de la nuit, l’appréhension même du vide[7] », si profonde et si désespérante que le chant du coq et le retour de la lumière, pourtant préalablement aimée et choyée, deviennent « plus proche[s] de l’appel au secours que d’une sonnerie de triomphe » :

 

Comme si une âme aux prises avec cette vision du désespoir sans contours, sans limites, avait compris qu’il ne fallait rien de moins, pour la chasser, que l’invention du soleil. Mais quand cette vision envahit jusqu’à la lumière, c’est alors qu’on ne peut plus espérer se raccrocher à rien. Toutefois, il est vrai, j’avais remarqué certaines fleurs[8]...

 

Nul divertissement pour venir à bout de cet ennui irréméable : les anciennes passions de la vie, les anciennes croyances – « l’enseignement » du maître à son élève –, les activités dans lesquelles l’on voyait un dépassement, un accès à l’être, n’y parviennent elles-mêmes pas, ou plus. L’Obscurité consiste en la méditation, à la fois philosophique et poétique, sur les raisons de cette submersion, et sur les moyens permettant de la contrer, le disciple, après avoir écouté son maître, cherchant tout de même un chemin qui prenne en compte cette vérité et cette noirceur, mais d’une manière lucide et la plus optimiste possible, en s’appuyant sur les « choses d’ici » et la contemplation du monde présent. Telle est la sortie possible de l’ennui que propose le poète dans son œuvre.

            L’Obscurité est un texte révélateur dans la mesure où il localise géographiquement ses grands actes dans des espaces bien définis. Ainsi la rencontre, le soir puis la nuit, avec le maître, s’effectue-t-elle dans des quartiers eux-mêmes obscurs, une banlieue aux immeubles délabrés, où le vivant s’étiole dans une existence larvaire et basse ; au contraire, les passages énonçant la recherche d’une solution se déroulent dans un cadre bien plus naturel, dans cette campagne aimée du poète. Il semble que pour échapper aux affres de l’ennui et à son évolution possible, qui conduit au nihilisme ou à la résignation noire, il soit nécessaire de changer de lieu et de posture, ce qui pose d’abord la question du voyage : ce déplacement, cette translation, est-elle efficace ?

            La thématique du voyage est contrastée chez Jaccottet. D’un côté, en lisant ses récits ou ses recueils concernant l’ailleurs et les pays plus ou moins éloignés – Italie, Liban, Russie, Pays-Bas par exemple –, on apprécie les apports qu’ils représentent dans l’existence du poète et de l’homme, renouvelés par la lecture des œuvres des poètes et des auteurs issus de ces zones géographiques et de ces cultures différentes ; mais il semble que les voyages, et chaque voyage particulier, importent bien davantage que « le » voyage, l’action elle-même de voyager, conçue de manière générale, dont la vertu, par rapport à la lutte contre l’ennui, n’est pas véritablement avérée ou peut consister en un leurre.

            Pourquoi cette tentation du voyage ? Parce qu’il y a intuition en soi qu’il est nécessaire, pour échapper non seulement à la routine mais aussi à une lassitude qui se mue vite en abattement, de partir en quête d’autre chose que le quotidien clôturant. La vie contemporaine, aux yeux de Jaccottet, tend plus vers la tristesse et l’ennui au deuxième sens du mot que vers la joie ; elle est en outre marqué par un certain vide, ou au mieux par une torpeur qui s’y apparente parfois ou peut y conduire :

 

les visages fatigués ou mornes, les mains usées [...], la vie tempérée d’aujourd’hui, un peu vide, à moins qu’elle ne dissimule une violence souterraine, qui explosera plutôt en désespoir qu’en éclats de joie[9].

 

Une vie dont le poète imagine un horizon marqué par la répétition, la distance entre les êtres, l’inachèvement et la déception, contrant l’espoir rêvé, comme il l’écrit dans ce développement hypothétique à propos d’un déplacement, qui considère ce qui se cache derrière le fait d’aller plus loin, de traverser une colline et de découvrir si le réel qui s’y trouve est « différent » :

 

[...] quelqu’un dans un petit jardin potager ou sous un hangar qui vous saluerait distraitement ou, s’il vous parlait un instant, ne dirait aucune parole autre que celles entendues la vieille ; de sorte qu’il semblerait peut-être n’avoir pas valu la peine de faire tant de pas et d’avoir nourri un quelconque espoir[10]...

 

            Le besoin du voyage se ressent, face à l’ennui subi, mais aussi face à l’ennui de la vie inauthentique, ou de la vie de surface – qui se repère dans plusieurs modalités, par exemple dans le tourisme, auquel s’oppose le vrai voyage, qui partage pourtant avec lui certaines caractéristiques. Parfois Jaccottet, dans certaines notes, se livre également à une forme d’analyse sociale des incarnations de cette vie « prémâchée », de cet élan pour sortir de l’ennui qui, à ses yeux, ne rime à rien, est autant poudre aux yeux que les maquillages divers par le biais desquels les jeunes femmes qu’il évoque[11] essaient d’amadouer et de séduire, dans des aventures sans postérité, dans des élans dont les lendemains ne chantent pas et ne permettent pas de « bâtir » du durable. Hâte, influence du divertissement, irréflexion : autant de fausses pistes. Ce surcroît d’activité n’est pas préférable au désœuvrement ; d’ailleurs, selon l’auteur, la « course » s’achève souvent dans une léthargie d’un autre type, pas plus aimable que l’ennui de départ. Peut-être n’est-il pas audacieux de rapprocher cette description d’un texte que l’on peut trouver plus loin et qui illustre bien le désaccord entre l’Homme, ses outils et le monde :

 

Les avions qui traversent ce paysage sont sans lien avec lui, pensées étrangères, lignes écrites en une autre langue. Ils ne labourent pas le ciel. Peut-on dire qu’ils volent ? Ils ne semblent pas libres. Ils sont projetés comme des balles de fusil. Ils déchirent l’air. Leur seule trace est un grondement[12].

 

Désaxement, incongruité, perte du lien naturel, d’une inscription facile et renouvelée, avec les choses, avec le pays, avec la terre : telle est la situation de l’homme moderne ici présentée. Qui s’est plongé dans la poésie de Jaccottet ne s’étonne pas qu’il cite la phrase suivante de Jacques Masui, extraite de Cheminements :

 

Bientôt, il ne demeurera plus aucun point de la planète où une vie naturelle continuera tranquillement son cours, une vie naturelle, ajoutons-le, irriguée par le surnaturel[13]...

 

            Cette remarque, où la déploration est implicite, les poètes de la génération de Jaccottet – les poètes de l’Éphémère, notamment – pourraient l’avoir faite leur. Ils voient dans cet éloignement et dans cet écart par rapport au réel, dans cet abandon aussi de la poésie qui leur est consécutif, la cause d’une part des maux de l’époque et du mal-être ou du malaise ressenti plus ou moins confusément par de nombreuses personnes. Le voyage constitue la première ébauche d’une réponse : elle est motivée par la croyance dans l’existence d’un surcroît de vérité, de vie, de bonheur, dans un « ailleurs » qui viendrait, ne serait-ce que par son originalité et son caractère neuf et inédit, réparer l’inanité du territoire connu et qui ne semble balisé que par l’ennui.

            Si le poète juge qu’il y a une part de vérité dans cet espoir-là, il considère avec circonspection certaines des manières qu’il prend pour essayer de se réaliser. Le tourisme, notamment, apparaît comme un divertissement peu à même d’apporter quoi que ce soit de durable et d’assez puissant et précieux pour vraiment sortir de l’ennui. Ce type de voyage le génère même parfois, par la banalisation des lieux traversés ou visités, et ce d’autant plus lorsqu’ils sont marqués par l’asservissement aux plaisirs faciles du tourisme, qui apparaissent aux yeux du poète comme des contenants vides dont il perçoit aisément la vacuité, mais aussi un sentiment de tristesse qu’il juge moins subjectif et orienté qu’on pourrait le penser, puisque c’est, en plus de leur emploi, l’apparence des lieux eux-mêmes – dénaturés, « dégradés » et avilis – qui le suscitent. Le mode d’appréhension du touriste, défini par la brièveté, la rapidité de vision, la volonté de « profiter » certes, mais sans profondeur, et sans réflexion, n’est ainsi pas une réponse valable. Telle est l’appréciation que Jaccottet donne dans « Les Cormorans », racontant un voyage en compagnie de sa femme, Anne-Marie, peintre :

 

La campagne autour de Perpignan et derrière Collioure, au pied des Pyrénées qui n’étaient pas « de cendre verte » comme dans Góngora mais gris fer, à aucun moment je n’avais eu envie de m’attarder, sans savoir exactement pourquoi ; elle me semblait, malgré les grands mimosas jaunes, un peu triste, et les villages banals. Quant à la vallée du Têt où nous nous étions enfoncés pour monter vers Prades, j’y retrouvais les mêmes dégradations qu’en tous les lieux où le tourisme exerce depuis longtemps ses ravages, aggravant cette même nuance de tristesse qui tenait peut-être à la couleur de la terre, comme rouillée, probablement à des raisons plus secrètes (et nullement subjectives, puisque peu après, par temps non moins gris, d’autres paysages devaient m’exalter de nouveau)[14].

 

Le tourisme est une manière de tromper l’ennui, par un enchaînement rapide de découvertes souvent superficielles, dont le poète se moque avec ironie :

 

Aujourd’hui, pour que ce lieu rude survive, il faut y organiser des « retraites », du « culturel », drainer des gens qui, à peine sortis d’un stage de tissage, iront tâter d’une décade hindouiste[15].

 

            Aussi le poète se fait-il brièvement le porte-voix d’une tendance partagée par beaucoup d’auteurs de son temps, qui veut défendre la profondeur contre la superficialité, la réflexion contre la consommation effrénée des lieux et des biens culturels, afin de ne pas remplacer l’ennui par un ennui plus insidieux encore – peut-être celui dont l’on se rend compte trop tard, lorsque l’on découvre que malgré la succession des expériences aucune découverte profonde, substantielle, creusée, n’a été faite, qui puisse s’opposer à la force du négatif. Mais l’ennui, il est possible aussi de l’éprouver lorsque l’on essaie de se rendre disponible à ces découvertes, lorsque l’on suit cette éthique et cette pratique, meilleures, du voyage et de la découverte, tout en étant en attente d’un « autre chose » que toutes les œuvres et que tous les lieux ne sont pas à même de conférer, et qui peut se rencontrer en-dehors des sentiers battus.

            Le sentiment d’ennui, mais sans doute peut-être surtout la mélancolie, empêchent de considérer avec l’attention qu’ils mériteraient les pays et les paysages traversés ; derrière leur filtre, on ne voit « pas grand chose » et l’on n’est pas disponible pour « apprendre à voir » vraiment[16], explique Jaccottet en se souvenant de son attitude lors de ses premiers voyages italiens. Ce (long) apprentissage est nécessaire pour pouvoir « bien regarder » : à la fois profiter de ce que le réel propose, et en rendre compte, notamment par la poésie ou du moins par un texte poétique.

 

[Le] véritable rôle que j’assigne au voyage : aider à se détourner de soi, à oublier, à se distraire, empêcher qu’on se fige dans une attitude « poétique », briser le rythme d’une vie avant qu’elle ne se réduise à l’attente de quelque révélation. Mon voyage doit être, non pas une quête poétique, mais, au contraire, un remède contre la « poésie » quand celle-ci devient une tâche, un office, ou une hantise. Comme tout le monde, en partant, on jette par-dessus bord les soucis, le sérieux, l’essentiel. On va se régénérer en se reniant, ou du moins en s’oubliant[17].

 

            Ennui de soi, ennui d’une fâcheuse habitude qui empêche le regard de trouver du « frais », de « l’inconnu » : tels sont les motifs du départ. Cependant la fin du texte montre que c’est un vœu pieux et que le voyage n’aboutit en réalité qu’à un retour à soi, seulement retardé, dans la mesure où la découverte n’est souvent découverte que de ce qui se cachait déjà dans le paysage intérieur, dans une de ses couches plus secrètes, ce qui est à la fois un apport important et une sorte de défaite relative. L’éloignement n’est donc pas forcément la meilleure façon de se libérer de l’emprise du trop-de-soi et de l’ennui. L’acte du voyage, en lui-même, considéré abstraitement, n’est pas vraiment une solution ni un gage de maintien, de préservation ou d’éradication de l’ennui. La réussite d’un tel projet dépend avant tout des contrées visitées, des œuvres vues, de la manière d’y être, d’y exister, d’y vivre. Dès lors, ce n’est plus vraiment le voyage qui importe ; c’est plutôt la promenade, si importante chez Jaccottet. Il y a bien des questions d’espace en jeu, mais pas forcément celles de la confrontation de l’ici et de l’ailleurs. La lutte contre l’ennui et les vicissitudes dangereuses de l’époque, géographiquement située, s’effectue davantage de manière spirituelle, dans une réévaluation de l’intérêt porté à l’ici, dans une approche différente de celui-ci. Il existe des « lieux », des centres, où l’aspiration à autre chose – et cet autre peut apparaître comme un « retour » lorsque l’on pense aux modes d’existence des temps antérieurs, puisque ce sont souvent leurs vestiges, naturels et humains, qui le permettent d’exister – rencontre une réponse qui se fait offrande et réponse à qui y est sensible. Jaccottet considère que ces « lieux » sont une réponse aux maux de l’époque, au détournement de la vie humaine, artificialisée par la modernité, habituée à l’horreur et à l’horrible par une contemporanéité qui propose bien plus souvent du détestable, de l’abaissement et du nivellement vers le bas ou la violence, qu’une chance d’élévation qui corresponde vraiment à ce qu’il attend.

 

Ces lieux nous aident ; ce n’est pas pour rien que se font de plus en plus nombreux ceux qui les cherchent, souvent sans savoir même pourquoi. Ils n’en peuvent plus d’être étrangers à l’espace. Là seulement ils recommencent à respirer, à croire une vie possible. D’une certaine manière, nous nous sommes fait une existence moins fausse que beaucoup d’autres. Mais cela comporte un éloignement étrange de toutes les préoccupations actuelles, et plus d’un danger. Reconnaissons toutefois nos privilèges[18].

 

            Remarquons au passage qu’il y a sans doute une catégorie de personnes, adaptée à la vie moderne, s’y plaisant, pour qui ce mode de vie-là équivaudrait à l’ennui, mais certainement dans un sens moins fort et moins profond que celui qui définit le sentiment ressenti par ces personnes qu’évoque Jaccottet et chez qui la fréquentation ou la contemplation de ces « lieux » et la lecture de la poésie sont des moyens de retrouver « le pouvoir d’un peu de bonté » et de « modifier la vie ». Cette possibilité de pouvoir « à tout moment modifier la vie / Avec beaucoup d’attention et de douceur[19] », qu’il faut saisir, tel est le défi lancé à une vie moderne qui plonge dans l’ennui, mais aussi à la tendance naturelle de l’Homme d’être happé par lui et de tomber sous son influence. L’ennui ne résiste pas au sentiment d’un ordre, d’un agencement, où l’observateur a sa place, où il peut se ré-enraciner :

 

Tout est distribué, réparti dans l’étendue.

Cette couche d’herbe, de feuilles sur l’aride ; ce voile de jour entre nous et la nuit ; ces abris, ces intermédiaires. Notre voix[20].

 

            Le sujet pacifié apprécie du regard l’ordonnancement du paysage et son inclusion dans un ensemble qu’il « reçoit », d’un réel qui lui propose des vues « magiques », des témoignages de véritable Présence. L’ordre est donné, il s’aperçoit, lors de la contemplation même ; lui répond l’ordre de la poésie, fondé sur une écriture exigeante, qui permet de prolonger l’expérience. Il convient ici de distinguer cette disponibilité poétique, cette manière particulière de vivre qui est propice à la poésie, de l’expression poétique elle-même qui, forcément, n’est pas ouverte de la même manière à tout sujet humain. C’est d’abord cette manière d’être qui importe. Comme l’écrit Jérémie Leblanc, pour Jaccottet, « la promenade est la manière la plus immédiate d'être au monde, mais aussi [...] l'aventure d'un sujet engagé tout entier dans une traversée du monde et du langage[21] ». Cette possibilité de percevoir poétiquement le monde, d’« habiter en poète » sans avoir forcément à écrire de la poésie, est partageable et expérimentable par tous, par le fait que le poète fait profiter de son expérience en la matière et de ses diverses expériences. La lecture est alors ouverture à deux altérités : celle du monde et celle du poète, pour sortir de la pesanteur de soi et des affres de l’ennui, dans une manière qui dépasse le seul niveau, à l’efficace éphémère ou superficielle, du divertissement. Cela ne veut pas dire qu’elle offre aussitôt toutes les clés d’un ressaisissement et d’une sortie de l’ennui, mais qu’elle s’attache dans la mesure du possible à les assurer à la hauteur de l’effet produit par l’expérience à l’origine du poème. Le poète suit à la fois une éthique et une intuition qui le poussent au partage, dans l’espoir que son expérience puisse être utile aux autres, au risque, dans le cas inverse, de paraître ou d’être ennuyeux et lassant :

 

Si je transcris une fois de plus, à cette date d'octobre : « Belle promenade dimanche... chemin bordé de dalles et de noyers... » etc., autant ne rien écrire ; ou je serai le premier lassé de ces redites, le premier inquiet de leur futilité en temps de détresse. « Et pourtant, ce que tu as reçu, ne le garde pas pour toi... » Il est des lieux où marcher vous rend meilleur, même si ce n'est pas pour longtemps[22].

 

            Ainsi l’une des vocations de cette poésie est-elle, en partageant la découverte, d’atténuer l’ennui général, d’effectuer, selon l’expression de Virginia Woolf reprise par Jaccottet,  une « transaction secrète » avec le lecteur, un échange qui permet à ce dernier de profiter de ces moyens, de ces éclats, permettant de contrer l’ennui. Prenons pour exemple le poème d’un autre auteur, François Cheng, y faisant preuve d’une sensibilité qui nous paraît sur ce point cousine de celle de Jaccottet ; le but est de montrer la validité éprouvée de cette démarche. Là-aussi, il s’agit d’une promenade, effectuée par des marcheurs dans un territoire connu, mais qu’ils vont apprécier différemment, en ce jour, en ce moment, et en ce point de départ du regard particuliers :

 

Nous avons longtemps suivi un sentier tortueux

Et nous arrivons au sommet de cette colline.

Nous nous donnons au vaste pays qui s’offre.

Très loin, sur l’autre colline, perche un village

Brillant à travers fumées, subite apparition…

Soudain, nous nous écrions : « Mais c’est le nôtre ! »

 

Familière, inconnue : toute présence aimée[23].

 

            Cette surprise de voir surgir le connu d’une manière inédite, qui renforce à la fois l’attachement envers lui et le pare de l’attrait de l’original et surtout de l’ignoré, témoigne de la possibilité de la découverte ou de la redécouverte, grâce à la promenade, des lieux que l’on croyait connaître et qui, en réalité. Signe que lorsque l’habitude se dégrade en ennui, un changement de point de vue, un effort de disponibilité envers le monde, bref, une mise en situation poétique permet de le remettre en question. C’est en toute simplicité que le poème, avec une savante économie de moyens, agencé avec un art consommé, présente cette bonne nouvelle pour les ennuyés : pour combattre l’impression de vide, le sentiment d’inanité, le sur-place engoncé dans la noirceur ou le gris, il peut suffire de dessiller son regard. La profondeur d’un réel qui en fait était loin d’avoir été parcouru de part en part, comme peut le croire l’ennuyé, se révèle de nouveau à lui, accompagné du sentiment que la tâche consistant à rendre compte des miracles, des merveilles, ou, plus simplement et modérément dit, des apparitions de ce genre, est en réalité inépuisable, et que faire l’exégèse du réel, c’est se lancer dans une œuvre infinie. Parce que l’ennui est si présent dans nos vies et dans notre société, la médiation du poétique et de la poésie se révèle utile pour réapprendre à voir et à s’émerveiller : la poésie a sa place dans le fait de rechercher et de cultiver la thaumasie, à côté de la philosophie et de la religion[24].

            En effet, l’ennui est dans cette optique moins un vide qu’un filtre qui, invisible, pèse pourtant sur la personne qu’il accable, et l’empêche de trouver ou de retrouver ce rapport simple ou plus simple avec le réel, cette immédiateté source de joie, de poésie, et tout simplement de vie, dont Jaccottet fait part dans la plupart de ses textes. Sous le joug de l’ennui, l’homme est indisponible à ces appels lancés par le réel, par la nature ; et quand bien même les cherche-t-il qu’il échoue, parce qu’ils se dérobent à lui tout autant que lui-même se dérobe, malgré son bon vouloir, à eux. Cette situation n’est pas étrangère au poète lui-même. Certaines saisons – l’hiver par exemple – entraînent facilement des états négatifs, facilitent le règne de l’ennui. On le voit par exemple dans L’Ignorant, dans « L’Hiver », où le poète oppose sa capacité poétique antérieure à un état d’enfermement « dans le glacial décembre / Comme un vieillard sans voix » qui l’enfonce dans des « ténèbres » ; il cherche pour y échapper qui pourra lui « ouvrir » le « chemin de la rosée »[25]. Le trouble intérieur, l’ennui, s’exprime aussi dans le milieu onirique : Jaccottet rend souvent compte dans ses notes de cauchemars effrayants, parfois ambigus, se déroulant dans un monde carcéral, labyrinthique, marqué par la répétition, la perte, l’absence de chemin. Mais l’auteur de La Semaison ne se livre pas à de longues déplorations ; lorsqu’il aborde ces thématiques sombres, du moins son discours dépasse-t-il les perspectives seulement personnelles pour se tourner vers l’altérité et vers la recherche d’une solution, d’une éclaircie. Telle est l’éthique qui apparaît dans certains de ses poèmes que l’on peut considérer avec justesse comme des arts poétiques, ceux qui caractérisent les modalités du « travail du poète » entré dans la maturité, qui continuent à fonder chacun des écrits du « poète tardif » entré dans les « propriétés de l’âge ». On en trouve une illustration dans le premier quatrain de la composition « Le travail du poète », dont la deuxième partie constitue en quelque sorte une application des préceptes qui y sont définis :

 

L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli

n’est pas plus de rêver que de former des pleurs,

mais de veiller comme un berger et d’appeler

tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort[26].

 

            Se battre contre l’ennui d’un monde marqué par la laideur du contemporain, une laideur au sujet de laquelle le poète s’interroge par exemple au détour des carnets, sur le cas particulier, mais révélateur selon lui, des « décors d’émissions télévisées », se demandant si elle « a jamais eu son pareil[27] ». Au monde industriel et postindustriel sont réservés cette hideur « agressive » – c’est leur marque de fabrique – tandis que d’une certaine manière les sociétés traditionnelles et anciennes en semblent préservées, de la même manière que chez elles l’ennui n’a pas la prégnance actuelle tandis que la poésie y affleure plus facilement. Il faut leur opposer ces êtres, ces paysages et ces vues frêles, éphémères, mais durablement porteurs d’espoir, qui nécessitent l’acte d’écriture pour ne pas être perdus.

C’est aussi l’attachement ou l’intérêt excessif porté sur soi-même qui est interrogé par le poète – Jaccottet n’a-t-il pas écrit que « l’attachement à soi augmente l’opacité de la vie » ? – surpris par la faconde et le délayage présent dans les écrits autobiographiques[28].

 

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup, plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.

 

            Atteindre cet état de détachement est donc le premier pas vers un dépassement de ce qui « pèse », de l’ennui : la transparence, tel est le but[29] ; contre la lourdeur et l’épais nuage intérieur, il faut cultiver « l’effacement », idée-clé au fond de la poétique de Jaccottet, quoiqu’il reconnaisse qu’elle n’est pas aisée à mettre en œuvre. Aussi y a-t-il plusieurs sources essentielles à cet ennui contre lequel la poésie cherche à lutter : un enfermement qui coupe les attaches simples avec le monde (« "ne plus trouver de goût dans « toutes les choses fraîches de la vie"[30] ».), mais aussi la contemplation peinée et horrifiée d’un « spectacle du monde » actuel capable de causer la « nausée[31] » et d’« enlever le peu de conviction qui nous reste pour écrire ». La poésie et l’expérience poétique d’un monde à la fois même et autre, celui de la nature, est un frêle rempart contre les attaques d’un présent comme d’un passé proche jugés quasiment désespérants, ou bien suscitant une inquiétude ; mais c’est lorsque l’on prend en compte l’ennui, la souffrance et la mort, que le travail du poète trouve sa justification et révèle tout son intérêt et sa nécessité. Le simple et la poésie sont des réponses potentielles au fait de « perdre pied », à la souffrance[32]. Comme l’écrit le poète, il s’agit de « réparer » l’être, de « ressouder » le cœur ; telle est du moins la demande, une sorte de prière (quoique Jaccottet utilise ce terme avec prudence), mais adressée aux choses, aux paysages, et, souvent, au Jour lui-même, plutôt qu’à une divinité ou qu’à une abstraction. Cette aide est nécessaire pour affronter les difficultés de la vie, pour parvenir à dépasser l’extrême faiblesse humaine :

 

Nous pouvons porter peu de chose,

à peine une couronne de papier doré ;

à la première épine

nous courrons à l’aide et nous tremblons[33].

 

            Pour quitter cet état, il ne s’agit pas d’accumuler les paroles et les discours, de se lancer dans d’interminables et vains verbiages ; mieux vaut le silence de la contemplation, et le peu de mots – mais des mots ailés – produits par cette expérience. L’ennui apparaît comme peu de chose face à la mort, à la pensée de la mort, et surtout à sa rencontre, qu’elle menace par son approche plus ou moins lointaine le sujet ou qu’elle s’effondre sur des proches. Il ne constitue guère plus qu’une certaine contrariété, lorsqu’on l’oppose à la véritable souffrance, celle qui provoque l’extinction de voix, pourrait-on dire, du poète, qui peut difficilement aligner les mots de rien, les mots trop légers, pour en rendre compte :

 

Je ne peux presque plus chanter, dit le chanteur,

on a tranché les racines de ma langue.

Je ne vois pas plus loin que ces ombres qui avancent,

on a tranché les racines de mes yeux[34].

 

            Cette retenue fait partie intégrante de la « poéthique » de Jaccottet ; il l’a résumée par la célèbre formule « L’effacement soit ma façon de resplendir » ; mais elle s’applique autant aux poètes qu’à d’autres, et peut constituer une manière de philosophie, une Weltanschauung d’autant plus partageable qu’elle ne concerne pas seulement la composition des poèmes, mais aussi le mode d’appréhension et d’appréciation de la nature et du Monde qui est à leur source. Il ne s’agit pas d’une pudeur, mais d’une réserve sage et emplie de décence, sans laquelle le rapport au monde se trouble, sans laquelle la vision de l’essentiel est diffractée ou inatteignable. Il importe dans ces conditions de surveiller l’expression de la douleur, de ne pas verser dans un épanchement dont le poète constate la potentielle stérilité lorsqu’il est en excès et lorsque, loin d’apporter une réponse, une consolation, une image ou un semblant d’image bénéfiques, il entraîne plutôt vers le nihilisme, tentation tout autant rejetée que son inverse, qui tiendrait dans la croyance en l’immédiateté d’un bonheur paradisiaque servi par la nature et par la poésie comme sur un plateau. Entre ces deux postures se tient la voie poétique, lucide, prônée par Jaccottet, qui prend en compte la souffrance et la douleur tout autant que la joie, mais refuse les extrêmes, et considère que c’est dans cette modération même que se tient l’espoir, puisqu’elle permet d’« endurer », de prendre courage, de regagner une forme de confiance, c’est-à-dire de ne pas céder à la vision du gouffre ni aux appâts faciles d’un paradis trompeur. On peut voir dans « À une jeune mère » une illustration de cette posture :

 

Toi que j’entends pleurer, fille de Sion,

au bord de ce berceau où se mirait ton sourire

et qu’a tari maintenant l’été sévère,

endure ! que ta plainte ne se change pas

en cris à déchirer le ciel.

 

Quelqu’un pourrait venir qui lierait la gerbe de tes larmes.

 

(Sa meule tourne depuis toujours entre les astres)

 

Qui sait, alors, si tu n’auras pas repris goût

à ce pain qu’il t’apporte au lever du jour[35] ?

 

            D’autres poèmes de Jaccottet suivent un même mouvement : à la tristesse, à l’ennui, au dégoût de soi et au dégoût de vivre, viennent s’opposer (naissant dans une contemplation ou une méditation effectuées en milieu de texte, ou bien apparaissant de manière augurale, épiphanie mystérieuse à l’allure d’offrande reçue, en fin de poème) une image particulièrement puissante, ayant charge d’illustrer la beauté ou la surprise d’une vision du réel, ou bien une considération à valeur de réconfort et d’orientation existentielle, comme celle qui clôt ce poème-ci, et qui est une espérance. Ce genre de mouvement, il est représenté bien sûr chez Philippe Jaccottet, mais on le retrouve aussi chez les poètes ayant des sensibilités similaires. Il témoigne de la validité de cette recherche poétique, liée au réel, essayant par le biais des mots de permettre d’atteindre un état plus serein, de limiter l’emprise de la souffrance, ou au mieux d’atténuer le sentiment pesant d’ennui ; en même temps, et de manière symptomatique, il ne peut manquer de révéler qu’il s’agit aussi souvent d’une forme de requête, de demande, d’une proposition de solution que l’on aspire à voir se concrétiser, sans pouvoir être assuré que ce sera bien le cas – un vœu.

 

Œil ouvert, refermé : quel gain, quel acquis, quelle modification, quel progrès ?

Soyons endurants comme des bêtes[36].

 

            On peut voir dans ce passage un constat sur la difficulté d’avancer du poète, sur le sur-place qu’il ressent lorsqu’il considère son évolution personnelle et celle de son œuvre au regard des objectifs qu’il leur a donné. Mais ces notations ne s’arrêtent pas au niveau personnel. « Je ne parle pas de moi, seulement de ce que je devine et qui est commun à tous[37] », écrit Jaccottet alors qu’il veut définir le sentiment éprouvé par l’« esprit désarmé » face à la douleur qui apparaît, nue, dans le noir de la nuit. Le poète n’est pas vraiment sûr de son art, et peut-être parfois le « vraiment » est-il lui-même de trop ; le doute l’habite, qui explique ses retours en arrière, ses corrections, ses mises en garde : il est passé le temps où l’on pouvait encore considérer la poésie comme un remède dont l’efficacité ne pourrait être remis en cause. Le doute critique s’est insinué sur les terres du langage, et a donc gagné également celles de la poésie. On connaît chez Yves Bonnefoy d’importants poèmes qui rappellent, malgré l’expérience accumulée par les ans, ouvrage après ouvrage et poème après poème, qu’il s’agit encore en fait de tâtonnements dans lesquels quelque instance imaginée plus avisée et plus proche de la vérité poétique pourrait tout à fait reconnaître une erreur ou un échec[38].

            Le poète, humble, ne se grise pas jusqu’au point où il pourrait affirmer qu’il a vaincu en quelque sorte l’ennui ou la douleur à travers ses vers, sa prose et ses images, même s’il peut en avoir quelquefois l’intuition. Il reconnaît ce pouvoir aux grands devanciers, souvent traduits, longuement commentés, profondément inscrits dans son âme de lecteur et d’homme. Mais c’est davantage l’impression, le sentiment, la découverte à la base du poème et qu’il veut transmettre, qui est présentée comme salvatrice. L’œuvre avançant, Jaccottet vieillissant, c’est la vieillesse et ses formes particulières d’ennui qui prennent davantage de place, souvent liée à la mort. La description de ces souffrances, de ces douleurs et de ces pensées négatives, fait l’objet de la même investigation, de la même recherche d’adéquation des images et des mots aux sentiments décrits, que les éléments positifs :

 

Comment dire cela ?

 

On a atteint à quelque chose de si froid que toute l’année en est atteinte, même au cœur de l’été.

 

Parler de glacier serait beaucoup trop beau. Même parler de pierre enjoliverait cela.

 

C’est une forme de froid qui atteint, au cœur du bel été, votre cœur.

 

Une main trop froide pour être encore de ce monde[39].

 

            La réserve ne revient donc pas non plus à laisser à l’écart cette expression de cette peine et du tourment intime, dans la mesure où il transcende l’expérience personnelle sur laquelle il est bâti pour dire quelque chose d’important au destinataire du poème. Ce tourment, il faut le dire tel qu’il est, sans « enjoliver », de la même manière que pour décrire les beautés des paysages qui lui sont comme données Philippe Jaccottet cherche à éviter la tentation du recours à la facilité de certaines images, de certaines mises en relation (celles-là mêmes qu’il critique chez d’autres poètes, par exemple dans un passage important sur George William Russel – aussi connu sous le pseudonyme de Æ – dans La Promenade sous les arbres), et veut y instaurer la même clarté et limpidité. Car la lucidité veut que cette partie de la vie humaine ne soit pas reléguée dans le non-dit ou ne figure que dans l’arrière-plan, dans l’implicite, des poèmes. Mais si dans l’espace d’un seul poème la blessure rapportée semble être ouverte sans pouvoir être pansée, des solutions ou des réponses intermédiaires sont souvent données dans la suite du recueil.

            Il est tout à fait caractéristique et révélateur que le poème cité plus haut soit suivi d’un éclat rendu sous la forme d’un monostique – forme qui véhicule un sentiment d’épiphanie marqué à la fois par un l’explicite et le mystère rendu plus profond encore par la brièveté de l’expression – : « Le rire d’un enfant, comme une grappe de groseilles rouges[40] ». C’est grâce à l’expérience dont rend compte cette courte phrase qu’il est possible de trouver une échelle capable de gravir quelques marches vers la surface, depuis le « ravin » où nous a précipité l’ennui, l’abattement ou la souffrance. Ainsi, l’abattement moral produit par le fait de repenser à la rudesse de la maladie et de la fin de vie, l’arrivée du jour, et surtout le fait de l’accueillir en soit, peut le dissiper plus ou moins : « sur quoi, levé très tôt, je reçois l’eau du jour, et tout ce sombre est lavé[41] ». La purification s’effectue par l’intermédiaire de l’élément naturel considéré d’abord simplement comme tel, et, ensuite, potentiellement, comme un signe et un appel, qui réveille dans la personne une force ou y instille la volonté nécessaire à un relèvement. La question de la compréhension du fonctionnement, de la motivation et du « pourquoi » de ces moments salutaires est l’une des interrogations situées au cœur de l’œuvre, mais aussi de la réflexion poétique en général. Chez Jaccottet, ce qui importe le plus la concernant, c’est son application réussie dans le cadre de la création poétique : l’exigence du poème tient à la fois dans sa justesse de ton, dans son adéquation à la réalité considérée, mais aussi dans l’effectivité de son potentiel de toucher le lecteur à son tour, non pas en lui refaisant véritablement vivre l’expérience, mais en en rendant compte de la manière la plus fidèle possible et en suscitant chez lui la même disponibilité qui l’a permise chez le poète.

            On peut considérer les derniers ouvrages de Jaccottet comme un répertoire de ces éclats, collectés parfois comme par miracle – dit-il lui-même – à la fois dans sa production poétique personnelle et dans la citation des auteurs qui, à ses yeux, répondent à ce besoin de sortir du négatif et sont par leurs écrits une aide permettant d’accomplir ce redressement sur soi, cette amélioration de soi. Dans ces « réponses » qu’il sélectionne avec soin se rencontrent la lucidité sur la nature de la vie humaine, les limites dans lesquelles doit se maintenir l’espérance afin de ne pas devenir mensonge, et les visions souvent brèves qui permettent d’atteindre une sérénité et un état tout à fait opposé à celui de l’ennui. Il consiste dans le sentiment d’exister véritablement, d’avoir part et d’avoir place dans le monde, d’être mis en présence à la fois d’une certaine forme de hors-temps marqué par la positivité (contrairement à l’exil temporel qui caractérise l’ennui) et d’une finitude qui, loin d’être négative. « Que la fin nous illumine » – plutôt que nous enténèbre et nous obscurcisse –, écrit le poète : ce n’est pas un vœu pieux, et quand bien même Jaccottet a-t-il pu revenir sur ses écrits précédents en regrettant de s’être montré peut-être trop démesurément assuré, trop magicien des mots (agencés facilement, « sans poids sur la page »), du moins cette intuition, assagie, et cet appel, ne sont-ils pas remis en cause. En effet, comme il l’a posé dans « La Promenade sous les arbres », texte important sous forme de dialogue entre deux personnages (l’un et l’autre) se promenant sous les arbres :

 

Il n’y a qu’une chose dont je me soucie vraiment : le réel. Presque toute notre vie est insensée, presque toute elle n'est qu’agitation et sueur de fantômes. S’il n'y avait ce « presque », avec ce qu’il signifie, nous pourrions aussi bien nous avilir ou désespérer.

 

            Si bien que ce n’est pas seulement l’ennui, mais aussi le surcroît insensé d’activité, sans but véritable, sans élévation réelle et ne mettant en fait à l’abri ni de l’ennui ni de la souffrance, qui sont mis en cause par le poète, qui considère sa tâche comme d’autant plus importante qu’elle est l’un des seuls moyens de dépasser cette condition soit « vile » soit entachée par un désespoir autrement irrémédiable. Cette « agitation insensée », qui en fait n’est qu’un autre ennui qui se cache, touche à toutes les parties de l’existence humaine. Jaccottet aime à la comparer au tournoiement en rond de derviches qui n’aboutirait à rien, ou à la stricte répétition d’erreurs ; il exprime ainsi cette position philosophique :

 

Pourquoi faudrait-il tournoyer à l’imitation des derviches,

s’il suffit de marcher sur les chemins d’ici, tant qu’on le peut,

précédés par les signaux brefs, rouge ou bleu, des sauterelles,

comme ces princes d’autrefois par leurs porte-bannière[42] ?

 

            L’ailleurs, l’exotique, l’excès d’activité irréfléchi, ne sont donc pas les réponses adéquates au morne de la vie, à l’ennui. Jaccottet y oppose l’ici, qui est davantage à notre portée immédiate, et dont il vaudrait mieux profiter tant qu’il est encore temps de le faire, et avant de se rendre compte qu’on l’a manqué, et que ce qui a fait défaut dans une vie était moins un lointain difficilement saisissable et fantasmé, que l’harmonie des choses simples qui nous entourent. Il en va de même du point de vue intellectuel et littéraire : l’arrière-plan culturel, littéraire, mythologique parfois, sont à la fois des aides potentielles et des opposants trompeurs qui cachent leur jeu. La méditation et la contemplation sont préférées aux tortillements de l’intellect, à la manipulation à tout va de concepts qui par leur nature même sont amenés à détourner du réel. Elles sont davantage pures lorsqu’elles peuvent se passer de réminiscences qui dans certains cas les assistent (les rendant plus faciles, plus accessibles[43]), mais dans d’autres les troublent ou les faussent – par exemple celles de la littérature antique, dieux, nymphes et faunes, ou, dans une autre dimension, celles de la pensée chrétienne – et d’une recherche trop « artiste » – celle que Jaccottet critique chez des contemporains et chez des anciens, comme Ronsard. Ce qui compte ce n’est pas qu’il y ait ou non médiation d’un autre auteur, de la culture, c’est que l’on accède à « l’innocence, au natif », que la culture peut « préserve[r] et transmet[tre] », auquel cas elle n’est pas une interférence mais un trépied[44]. On peut le constater dans la note suivante :

 

Saint Jean de la Croix :

« Leones, ciervos, gamos saltadores... »

Quelquefois pourtant, on n’aura même pas eu besoin de ces bêtes sacrées, pas besoin de légendes,

pour que des mots bondissent ainsi de colline en colline, à travers buissons et ravins, comme des traits de lumière dans la lumière, sans que le poids d’une seule pensée, l’ombre d’une seule appréhension les entravent.

 

Un instant sans durée, un jour peut-être hors des jours, une seule nuit « plus aimable que l’aube[45] ».

 

            Sa place dans le recueil, tout juste après le texte précédent, fait sens : voici en quoi peut consister le remède poétique à l’ennui comme aux turbulences humaines. Est-il facile à obtenir ? Certes non : le « quelquefois » témoigne de la difficulté d’atteindre cette pureté et cet état presque parfait d’accord entre les mots et le réel, cet état de puissance d’une parole juste, capable d’apaiser, de calmer, de panser les blessures, les interrogations, les malheurs de l’homme. Il s’agit également d’atteindre cette disponibilité qui présuppose une mise sous silence du règne de la pensée conceptuelle comme de la crainte, qui n’est jamais loin. Aussi ceux-ci sont-ils plus ou moins implicitement présentés comme négatifs, dans cette situation particulière bien sûr, puisqu’ils font obstacle à l’effectivité de cette « sorte de bonheur[46] », mais aussi plus généralement dans la vie, lorsqu’ils sont excessifs.

            Cette agitation dont nous avons parlé est également présente en littérature, et même dans une forme de « poésie » – et Jaccottet utilise pareillement des guillemets pour la distinguer de sa conception personnelle de cet art. D’où une certaine prudence : toutes les approches, toutes les conceptions poétiques, ne sont pas égales, d’un point de vue qualitatif, artistique et littéraire, certes, mais surtout au regard de cette mission du poète que s’assigne Jaccottet. Lui-même peut être tenté par la facilité, mais s’en garde. Ainsi, dans un texte narrant une de ses nombreuses promenades – le poète et ceux qui l’accompagnent se promènent « au pied de la montagne d’Autuche », dans la Drôme qui lui est chère – relate-t-il l’observation suivante :

 

L'un de nous s'exclame que « c’est comme le paradis » ; ce n'est heureusement pas moi, trop coutumier de ces excès pour ne pas m'en méfier le premier ; mais tout de même, cela doit bien avoir un petit commencement de sens[47] !

 

            C’est précisément dans ce genre d’élan excessif que se situe l’une des sources d’un ennui possible à la lecture d’une poésie qui manque son but et son objet ; et cette considération peut s’étendre à toute la littérature en général. Sur ce point, il suffit de regarder l’éventail d’œuvres que cite le Jaccottet-lecteur (qui est souvent également le Jaccottet-traducteur) pour constater que celles qui entrent dans l’enceinte des différents Carnets et, pour les derniers ouvrages, des recueils où s’entremêlent citations, notes et poèmes, ont toujours un lien fondamental avec cette quête de l’auteur. C’est dans un pareil esprit que l’on peut lire les nombreux articles critiques rédigés par l’« habitant de Grignan » sur des romans ou des poèmes : on y aperçoit souvent, plus ou moins assourdi par le caractère plus général de ces critiques, la nécessité ressentie par le poète de trouver dans les œuvres ce qui est l’objet de sa quête, et d’en rendre compte auprès de ses lecteurs, pour continuer la « transaction secrète » qu’il conduisait déjà dans ses textes proprement critiques[48]. Cet aspect salvateur de la lecture – après celui de l’écriture – on le trouve explicité de manière exemplaire dans Ce peu de bruits :

 

C’est comme si, pendant plusieurs mois, on n’avait presque pas vécu ; rien senti, rien vu, rien lu, ou presque rien. Rien pu lire, à cause de cette main froide touchée probablement en vain.

Presque seule, une voix inconnue, venue de Corée du Sud, celle de Cho Chong-Kwon, traduite par Claude Mouchard, m’a rejoint, saluant, dans La Tombe du sommet, un froid de signe opposé[49]. [Suit un extrait de ce poème]

 

            En effet, le texte de Cho Chong-Kwon oppose, au froid de la mort approchée et des ténèbres s’appesantissant sur le sujet, celui du sommet des montagnes, de la « glace éternelle [qui] vénère la lumière ». La poésie apparaît donc comme un outil de redressement, comme une forme possible de salut, d’atténuation des peines, des afflictions, et des contrariétés, dans le partage simultané d’un verbe et d’une expérience qui par leur forme et leur contenu constituent une richesse. Celle-ci n’habite pas tous les recoins de la poésie. La lecture poétique peut être ennuyeuse, ou banale, à moins que l’on ne se trouve devant un certain type de poèmes correspondant vraiment, eux, à ce que l’on recherche plus ou moins confusément :

 

Il y a ainsi, dans la multitude de pages écrites par l'homme depuis que l'écriture existe, quelques pages agencées de telle sorte, écrites d'une telle encre qu'elles produisent en nous un transport analogue[50].

 

            De ces pages, Jaccottet fournit un nombre important de citations, allant d’Empédocle d’Agrigente à ces auteurs de haïkus qui l’ont grandement influencé (ainsi que la poésie française du xxe siècle). Elles permettent de voir que l’objectif assigné à la poésie apparaît aussi dans certaines pages de prose, dans la philosophie aussi (ancienne surtout, cela va de soi), dans certaines œuvres mystiques. Il ne faut pas oublier, évidemment, que les autres arts y ont leur rôle à jouer. D’ailleurs – ce qui est intéressant – c’est peut-être dans un autre poème du même recueil, et au sujet de la musique – d’une musique capable elle aussi d’assurer la mission poétique, puisqu’elle baigne, comme a pu l’écrire Yves Bonnefoy, dans la même « intuition » qui est à la source de la poésie au sens large – que le poète exprime de la manière la plus condensée et la plus juste cette possibilité confiée par un art de sortir de l’ennui et de la triste constatation des horreurs du monde. C’est dans la réécoute inopinée d’une sonate de Schubert que le poète retrouve sa certitude :

 

La dernière sonate pour piano de Schubert m’étant revenue hier soir, par surprise, une fois de plus, je me suis dit simplement : « Voilà ». Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide ; voilà ce qui mérite, définitivement, d’être aimé : la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin[51].

 

            Mais les notes du poète permettent de constater qu’il accorde ou reconnaît un semblable pouvoir à d’autres éléments, par exemple aux rituels des sociétés anciennes et archaïques, à ce que l’on appelle aujourd’hui les « arts premiers ». Même si leur éloignement temporel et les changements liés à leur mode d’appréhension (notamment le rapport entre leur rôle avant tout sacré, et leur considération actuelle par un certain nombre en tant qu’œuvres d’art, ou ayant une proximité avec lui) créent des distorsions, ce n’est pas leur exotisme qui intéresse Jaccottet mais ce qu’ils ont à dire sur le rapport ancestral, plus près du réel, moins soumis, ou du moins le pense ou l’espère-t-on, au règne de l’ennui, entre l’homme et le monde. Cette réflexion, présente dans les premiers carnets, accompagne encore le poète dans ses dernières publications. L’ennui n’est donc pas une fatalité. Il trouve son adversaire dans ces divers éléments, et dans l’écriture :

 

Écrire simplement « pour que cela chantonne. » Paroles réparatrices ; non pour frapper, mais pour protéger, réchauffer, réjouir, même brièvement.

Paroles pour redresser le dos ; à défaut d’être « ravis au ciel » comme les Justes[52].

 

            La réponse à l’ennui serait la constitution d’une sorte de « livre idéal », « qui se compose, en fait, de plusieurs livres d’auteurs différents, chacun n’en pouvant réaliser que certains aspects, n’en écrire que certaines pages[53] » : le canon littéraire, et surtout le canon poétique, est donc une aide contre l’ennui. Il s’agit d’une construction collective, en lien avec le réel, pour permettre aux lecteurs de moins connaître que leurs prédécesseurs la dureté de l’ennui, et de mieux vivre, d’« habiter en poètes » le monde, selon la formule consacrée. Pour espérer atteindre cette excellence, cette réalisation pure de ce que devrait être la poésie, une exigence est nécessaire. Refusant le tout-poétique et ses risques, celui d’atténuer la poésie elle-même et de la faire tomber dans l’ennui, Philippe Jaccottet propose une voie médiane :

 

Peut-être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire : la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c’est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut-être même faudrait-il consentir à lui laisser de caractère d’exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu’on peut, tant bien que mal. Sinon, risque d’apparaître le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s’isoler, en oraison[54].

 

            La lutte contre l’ennui n’est qu’un aspect parmi d’autres d’une approche poétique sans doute davantage marquée, surtout avec le poids des ans, par le poids de la finitude, de la mort et des souffrances, d’autant plus lorsqu’elles touchent des proches et des personnes aimées. C’est l’entrecroisement de ces points négatifs qui s’attaque à l’homme et vient secouer le rêve d’un monde « toile d’araignée » au centre duquel ne se tiendrait pas, obscure, la mort, mais cette beauté et cette lumière capable, grâce au travail poétique, d’irradier le reste. C’est cet espoir qui habite le dernier poème de Ce peu de bruits, qui témoigne de la puissance poétique, capable de repousser l’ennui et les ténèbres avec « juste » « si peu » :

 

Dans le temps que toute une foison d’étoiles s’efface lentement de bas en haut du ciel,

 

à la cheville nue dans les herbes de l’été

 

juste ce fil de rosée que le soleil viril en montant vient dénouer[55].

 

Les exemples de poèmes et les citations proposés permettent de constater que l’ennui est bel et bien un élément important dans l’œuvre de Philippe Jaccottet. Certes, il  n’y est pas largement décrit, mais c’est tout à fait compréhensible, puisqu’il ne s’agit pas d’une poésie de déploration ou d’épanchement de soi, et qu’effectuer cela reviendrait aux yeux du poète à se laisser dominer par une négativité et une noirceur qui empêcheraient la véritable poésie d’exister, et les expériences qu’elle relate d’avoir lieu. Ces deux aspects jouent un rôle important dans la lutte contre l’ennui, qui ne peut se livrer qu’en adoptant une certaine posture d’écoute, de disponibilité, face au réel, et qui se partage plus aisément, lorsque l’ennui est trop tenace pour qu’elle se livre à soi aisément, par la médiation du texte poétique ou, plus largement, de l’œuvre d’art considérée dans sa dimension poétique. Ainsi la poésie apparaît-elle, loin d’être restreinte au seul champ de la littérature, comme l’un des moyens humains principaux de dépassement de l’enfermement sur soi et de l’ennui. C’est en considérant la question de la poésie au regard de l’ennui et de la souffrance, que l’on est amené à la justifier, à la comprendre : telle est la « leçon » que Philippe Jaccottet, et les poètes partageant sa sensibilité, proposent à une époque marquée justement par la recherche de ce dépassement, de cette clé permettant de quitter la chambre vacante et fermée de l’ennui.

 



[1] Juin, « Observations II », Observations et autres notes anciennes, Paris, Gallimard, 1998, p. 61. (Lorsque nous ne précisons pas de nom d’auteur, il s’agit de Philippe Jaccottet).

[2] Observations et autres notes anciennes, Paris, Gallimard, 1998, p. 40.

[3] Paul Valéry, « ii, Mauvaises pensées », dans Œuvres, Jean Hytier (éd.), vol. 2, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1960 p. 892.

[4] C’est l’un des deux ouvrages – avec les Éléments d’un songe – publiés en 1961, dans une période où la création poétique s’avère difficile pour Philippe Jaccottet.

[5] Avril 1966, La Semaison,Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1984, p. 97.

[6] L’Obscurité, Paris, Gallimard, 1961, p. 60.

[7] Id., p. 61.

[8] Id., p. 61.

[9] « Beauregard », dans A travers un verger, suivi Les cormorans et de Beauregard, Paris, Gallimard, 1984, p. 68.

[10] Id., p. 70.

[11] Voir Août 1966, La Semaison, op. cit., p. 111-113.

[12] Mai 1967, La Semaison, op. cit., p. 125.

[13] Cité dans Juillet 1980, La Seconde Semaison, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1996, p. 13.

[14] À travers un verger suivi de Les cormorans et de Beauregard, op. cit., p. 42-43.

[15] Id., p. 44.

[16] Id., p. 48.

[17] Id., p. 50.

[18] Mai 1966, La Semaison, op. cit., p. 102. (Nous soulignons.)

[19] Mai 1966, La Semaison, op. cit., p. 103.

[20] Mai 1967, La Semaison, op. cit., p. 126.

[21] Jérémie Leblanc, Philippe Jaccottet et la promenade, une poétique de l'entre-deux, thèse de doctorat, Université McGill, Montréal, 2004, p. 30.

[22] « Des paysages, encore et toujours », dans Sentiment paysage, Le Nouveau Recueil, n°36, Editions Champ Vallon, 1995, p. 51.

[23] François Cheng, A l’orient de tout, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, p.135.

[24] Michael Edwards, dans des cours au Collège de France rapportés dans De l’émerveillement, évoque en détail ces questions ; lire notamment son passage sur Jaccottet, p. 198-203. Michael Edwards, De l’émerveillement, Paris, Fayard, 2008.

[25] « L’hiver », dans L’Ignorant, Poésie 1946-1967, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2006, p. 61.

[26] « Le travail du poète », dans L’Ignorant, Poésie 1946-1967, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2006, p. 64.

[27] Avril 1994, La Seconde Semaison, op. cit., p. 203.

[28] Mai 1994 , La Seconde Semaison, op. cit., p. 206.

[29] Reynald André Chalard, « Philippe Jaccottet, la transparence, l’image et l’amour de l’insaisissable », Études françaises, vol. 41, n° 3, 2005, p. 129.

[30] Ce peu de bruits, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2008, p. 35.

[31] Novembre 1994, La Seconde Semaison, op. cit., p. 223.

[32] « Le mot Joie », A la lumière d’hiver, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1994, p. 126.

[33] « Les nuages se bâtissent en lignes de pierres », A la lumière d’hiver, op. cit., p. 139.

[34] « Plaintes sur un compagnon mort », A la lumière d’hiver, op. cit., p. 152.

[35] « À une jeune mère », op. cit., p. 147.

[36] Septembre 1965, La Semaison, op. cit., p. 89.

[37] Janvier 1964, La Semaison, op. cit., p. 77.

[38] On pense par exemple à « Dans le leurre des mots », une section des Planches courbes. Voir Yves Bonnefoy, Les planches courbes, Paris, Gallimard, collection « Poésie », 2001, p.71-82.

[39] « Comment dire cela », dans les « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 39.

[40] « Le rire... », dans les « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 40.

[41] Avril 1966, La Semaison, op. cit., p. 97.

[42] « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 47.

[43] Un exemple est présent dans une autre note de ce même volume, p. 50-51, où le « vague souvenir » du chant VI de l’Énéide de Virgile vient « charger [un] bref instant d’automne d’un sens plus lourd ».

[44] Jusqu’à un certain point. Dans La Semaison, Jaccottet rend compte d’une considération qui a mûri en lui : les poètes atteignent leurs moments les « plus vrais » et les « plus purs », le sommet de leur art, lorsqu’ils sont vraiment personnels, « resserré[s] sur [leur] centre », c’est-à-dire sans ajouter à leurs vers et à leurs observations des éléments relevant trop du stéréotype poétique ou littéraire, ou d’un mythologique dont on sent qu’il n’a pas été digéré – autant d’éléments, en fait, qui vont paraître superfétatoires, annexes et inutiles, et même ennuyeux, à ceux qui recherchent la sève précédemment définie. Voir Avril 1671, La Semaison, op. cit., p. 153-154.

[45] « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 47-48.

[46] « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 51.

[47] « Des paysages, encore et toujours », dans Sentiment paysage, Le Nouveau Recueil, n°36, Editions Champ Vallon, 1995, p. 53.

[48] Voir par exemple Une transaction secrète, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1987.

[49] « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 42.

[50] « Des paysages, encore et toujours », dans Sentiment paysage, Le Nouveau Recueil, n°36, Editions Champ Vallon, 1995, p. 54.

[51] Ce peu de bruits, op. cit., p. 31.

[52] « Notes du ravin », Ce peu de bruits, op. cit., p. 58.

[53] Octobre 1966, La Semaison, op. cit., p. 114.

[54] Novembre 1966, La Semaison, op. cit., p. 121.

[55] « Notes », Ce peu de bruits, op. cit., p. 121.