D'un nom qu'auparavant j'avais lu quelque part, puis marqué dans un coin de ma tête, et un peu oublié. Jusqu'à ce qu'un jour, subitement, dans la librairie, il me soit revenu : « Claude Esteban », en noir-gras sur la couverture Blanche, précédant l'habituel titre rouge, qui était La mort à distance. J'ai compris que ce recueil n'était pas comme les autres. Et, en effet, j'ai découvert ensuite, très vite, nouvelle qui a corroboré mon intuition, qu'il s'agit d'un recueil achevé mais posthume, le dernier qu'ait laissé Claude Esteban.

On trouvera peut-être le mot
soleil
écrit sur une page

je serai déjà
loin1

Comment le sentiment de finitude, teinté d'absurdité - car dans ce cas précis, lié à une maladie, terrible - peut vous toucher de cette manière inattendue, à la seule pensée qu'un grand poète - dont vous auriez pu assister aux conférences, que vous auriez pu rencontrer -, est mort, entre le moment où vous vous êtes promis de lire son oeuvre, et celui où vous avez pu le faire...

Claude Esteban... J'ai donc découvert l'oeuvre de ce poète, à reculons. Poète humble et modeste, lui aussi. Marqué par les épreuves, dans sa propre chair, de l'intolérable, d'un mal, qu'il a essayé d'écrire. Les phrases de Claude Esteban sont alors concises, « tranchante[s] ». D'une concision qui nous permet d'entrevoir, ou plutôt d'entreressentir ce que nous, qui ne souffrons pas cela, pouvons difficilement concevoir ; qui nous entraîne dans cet espace de l'au-delà du dicible que seule la poésie peut ramener dans la langue. Ainsi, ces deux vers :

Je me souviens du soir
où mes yeux n'ont pas su reconnaître les étoiles2.

D'un mal qui ferait perdre toute espérance, si le poète n'avait pas cet espoir, ce fol espoir, cette confiance - mais traquée, cernée - dans la poésie, et surtout dans le partage poétique.

Voilà vingt ans, [...]
que j'espère
détourner de moi
le malheur
avec des phrases.3

La deuxième section du livre, « La mort à distance » est composée de trente-trois proses dont je ne peux rien dire d'autre sinon qu'il faut, vraiment, les lire. J'ose espérer que Claude Esteban, malgré le doute qui je suppose le taraudait, avait au moins conscience d'avoir écrit là quelque chose d'essentiel. Il me semble qu'il est, comme d'autres très grands écrivains et poètes se sachant arrivés au crépuscule (qu'il soit imposé par la vieillesse ou par la maladie), parvenu à condenser dans ce dernier recueil, d'une manière encore plus forte que dans ses autres textes, ce qui précisément est au coeur de nos questionnements, de nos doutes, de nos espoirs, de nos existences, avec le style d'un maître ; constatation que l'on peut aisément appliquer à l'ensemble du recueil.

Il me reste beaucoup à lire de Claude Esteban (je viens tout juste de recevoir Le jour à peine écrit, qui regroupe des poèmes rédigés entre 1967 et 1992, et j'attends Morceaux de ciel, presque rien, qui a reçu le Prix Goncourt de poésie) ; je ne peux donc vous indiquer que quelques pistes, qu'il me faudra à moi aussi emprunter. Ce billet, bien trop bref, mais que le temps, j'espère, me permettra de poursuivre, doit se compléter par la lecture d'articles plus développés : sur d'autres sites consacrés à la poésie, vous pourrez retrouver des hommages à ce poète, qui a aussi été traducteur (Claude Esteban était bilingue ; il a merveilleusement traduit, entre autres, Octavio Paz et Federico García Lorca) et critique. Lire cet article de Temporel est un bon début. Un important entretien précédé d'un hommage est également disponible sur le site du poète Jean-Michel Maulpoix. Quant à une biographie et une bibliographie, je vous renvoie à l'article de Wikipédia.


Notes

1 - La mort à distance, p.156

2 - La mort à distance, p.132

3 - La mort à distance, p.58