Athena

Je m’apprête à vous faire un récit terrifiant, qui advint un lundi. Ne croyez pas que j’affabule : d’autres pourront en témoigner, si vous les allez consulter, et qu’ils veuillent partager avec vous ce sombre secret, que je tairais bien, pour ma part, comme j’en fis le serment, si je ne pensais pas qu’il peut être instructif, afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent, de présenter aux autres ce genre d’évènements.

Ce lundi là, en me levant, comment aurais-je pu savoir que cette journée serait irrémédiablement placée sous le signe du bizarre et de l’étrange, voire, du plus ténébreux merveilleux ? Il n’y avait rien dans l’air qui pût me disposer à l’imaginer ; ce semblait être un jour d’hypokhâgneux lambda, si ce n’est que la charge de travail était particulièrement lourde en cette période de l’année. Et ce fut précisément sur ce point que tout s’engrena, durant un cours de latin qui nous fit tous trembler. Notre professeur, nous apprit, dès la première minute, qu’il avait oublié, la semaine passée, de nous donner une version ; il fut désolé (seulement en paroles) d’ajouter qu’il ne remettrait pas pour autant à plus tard la date à laquelle nous aurions dû la lui rendre : aussi nous restait-il à peine quelques jours pour effectuer ce travail. Or nous avions, pour la même semaine, un exposé en histoire, un thème en langue, un devoir maison en géographie, une autre version, celle-là en grec, et devions nous préparer pour une épreuve de français, sans compter les colles, dont le nombre variait entre deux et trois par personne. La seule soirée durant laquelle nous estimâmes pouvoir accorder le temps qu’il fallait à ce nouveau devoir, c’était justement celle de ce lundi là ; et, lorsque nous vîmes qu’il s’agissait de traduire un passage très ardu de la Pharsale de Lucain, à la confrontation duquel même les plus grands experts se tiraient les cheveux, nous perdîmes tous espoir ; mais le professeur ne céda pas à nos suppliques : il oublia que tout était de sa faute, et concéda seulement que nous nous épaulions cette fois-ci, tant que l’aide apportée se bornait au travail préliminaire et ne virait pas au plagiat. Nous nous concertâmes donc, après les cours, pour tenter de mettre en place une entraide commune à notre groupe, mais l’abattement dominait ; j’étais le seul à avoir gardé une certaine confiance, et vous saurez bientôt pourquoi ; tous les autres s’estimaient, tristement, vaincus d’avance.

 « Nous n’aurons jamais le temps de la faire, cette version, déclara sombrement Sylvie, et il n’y eut personne pour ne pas adhérer à ces mots.

— Mais comment nous y prendre, alors ? demanda Fabrice – qui était calme et prenait la situation à la rigolade, contrairement à son voisin qui se rongeait pas les ongles tant il était stressé. Nous n’allons tout de même pas tri… » Il avait à peine commencé cette phrase qu’une avalanche de reproches s’effondra sur lui. « Non… Je n’y pensais pas… Je vous assure… se reprit-il, en sueur, tout en sachant pertinemment que la plupart y avait autant songé que lui.

— J’ai peut-être une solution à ce problème », dis-je alors, m’extirpant de mon état pensif, et prenant place au centre du cercle. A me voir adopter une posture énigmatique et présenter sur mon visage une ébauche de sourire, ils devinrent tout à fait attentifs. « J’ai fait tout à l’heure une découverte, commençai-je en baissant ma voix, une découverte tout à fait prodigieuse. J’étais au CDI, à me poser les mêmes questions que vous ; sur la table devant moi me narguait ce texte indéchiffrable ; au bout d’un moment, n’y tenant plus, je songeai à abandonner ma tentative de traduction, lorsque je remarquai, par le biais de ces hasards qui peuvent sauver une vie et qui advint parce qu’un étudiant – béni soit-il – ayant saisi avec trop de hâte un des volumes du rayon de littérature latine, avait fait tomber un livre voisin, lorsque je remarquai, donc, qu’il y avait dans ce tome précis qui venait de tomber, coincée entre deux pages, une sorte de feuille à l’aspect très ancien. Je me levai, attiré par cette bizarrerie, et pris délicatement l’ouvrage entre mes mains, l’ouvrant à l’endroit dont je viens de vous parler. Je fus alors saisi de stupéfaction : il s’agissait d’une sorte de papyrus, sur lequel était inscrit, à la mode antique, en grec et en latin, un texte qu’en voyant j’eus aussitôt l’envie de traduire, parce qu’il avait comme une aura spéciale, et était tellement mystérieux ! Je retournai prestement à ma place, fis vite déguerpir le lycéen sans gêne qui lisait une bande dessinée sur la chaise d’en face, et me mis à tenter de comprendre l’inscription. » Je pris alors une pause, le temps de reprendre ma salive, et en profita pour sortir de mon sac ledit papyrus, que j’avais placé dans une chemise plastifiée à des fins de conservation. A la vue de cette étonnante merveille, les autres hypokhâgneux se regardèrent, impressionnés, mais sans comprendre encore comment cela pourrait résoudre leur situation. « Ce fut une tâche ardue, repris-je ; plusieurs fois je me demandai s’il ne valait pas mieux la cesser sur le champ, et m’en retourner aux vers de Lucain, ce que j’aurais fait si je m’étais fié à la simple raison ; car après tout, même traduire Lucain eût été plus facile. Mais le pouvoir du papyrus me poussait à poursuivre le travail, et bientôt j’eus recopié sur mon carnet une transcription du texte autrement plus lisible. Dès lors, oubliant l’écoulement du temps et ma propre existence, je passai constamment du Gaffiot et du Bailly à ce texte, tâchant de traduire au mieux, et éprouvant quelques difficultés, le passage présentant de nombreux archaïsmes et plein d’étrangetés qui ne pouvaient qu’exalter mon désir de le comprendre. Et plus j’avançai dans la traduction de ces quelques lignes, plus s’accroissait le sentiment d’être tombé sur quelque chose d’insolite et d’important. Et maintenant – assertai-je, en leur présentant la traduction – je peux vous dire, en toute certitude, qu’il s’agit là d’une formule magique, d’une formule magique dont je gagerais qu’elle peut nous être utile. »

Sur ce il y eut un frisson parmi les autres, qui me gagna moi-même aussi, parce que la grosseur de mon affirmation ne m’apparut pleinement qu’à cet instant là ; puis je repris ma confiance.

« Comment, me direz-vous, ce papyrus a-t-il pu échapper aux yeux des documentalistes et de générations d’élèves et d’étudiants ? La réponse est très simple : le livre qui l’avait abrité pendant des années, c’était un vieux volume des Devoirs de Saint Ambroise, livre peu couru par nos temps agnostiques ou athées, et peu considéré par des jeunes qui ne lisent même plus Stace et Sénèque. Il me sembla ironique sur le coup qu’une formule magique fût placée dans un texte chrétien. Mais allons ! Cela est secondaire. Ce qui nous importe, c’est ce qu’elle peut produire.

— A quoi sert-elle, justement, Stéphane ? m’interrogea alors Sylvie.

— A traduire automatiquement les œuvres d’un auteur ? Proposa sournoisement un autre.

— C’est simple : il est écrit ici plusieurs incantations, permettant de faire revenir à la vie, pour un temps restreint, des personnes étant mortes durant l’antiquité. »

Jonathan s’esclaffa sur le champ ; quelqu’un d’autre pouffa en disant « c’est époilant ! » ; on les regarda d’un air sombre, ils s’arrêtèrent, puis reprirent de plus belle, en se regardant tous les deux, comme le font deux benêts qui s’accordent dans leur stupidité. Une fille, à qui j’avais confié le papyrus original ainsi que la traduction quelques instants plus tôt, parla alors, sur un ton de reproche : « Ce texte semble authentique, dit-elle. Ne riez pas avant de vous en être assurés !

— Crédules badabets, ricana Jonathan (puisqu’il était natif de Saint-Étienne, il ne ratait aucune occasion pour nous railler en gaga, et comme de surcroît il avait vécu plusieurs années à Lyon, il y ajoutait des formules de là-bas – conduite un peu lâche dans la mesure où nous ne comprenions qu’après recherches ses injuriettes voilées) en nous montrant du doigt, tandis qu’avec son ami qui pouffait, ils repartaient dans leur fou-rire. Serait-il vrai, cela ne change rien, puisque la magie n’existe pas ! »

Tout le monde se mit à parler en même temps, à débattre, ou plutôt à polémiquer ; on m’oublia ; j’attendis sagement une petite minute, puis repris la parole, sur un ton qui imposa de nouveau le silence : « Libre à vous de ne pas croire au pouvoir de cette formule. Je n’en suis même pas assuré moi-même ; mais il m’intrigue trop pour que je ne puisse pas, au moins, y prêter attention. Ce papyrus a un pouvoir, un étrange attrait ; tout à l’heure, au CDI, c’est comme s’il s’est manifesté de lui-même, sentant que j’en avais besoin. J’ai réfléchi à ce nous pourrions en faire, et j’ai un plan. Il s’agit de faire venir à nous un éminent Romain, qui pourrait nous aider à faire notre version...

— Tu oublies que les Romains ne parlent pas français, me railla l’ami de Jonathan, qui m’était devenu plutôt antipathique, depuis qu’il avait pris l’habitude notable de faire suivre toutes mes prises de parole par un sarcasme idiot.

— La formule dit que le revenant pourra comprendre et parler n’importe quelle langue, les ayant toutes apprises dans son séjour en Bas », répondis-je, assez nonchalamment pour rabattre prestement son insolent caquet – il s’agissait bien entendu d’un mensonge. « Faites ce que vous voulez ; en tout cas, moi, ce soir, après dîner, j’irai, avec ceux qui le souhaitent, accomplir le rituel ; nous invoquerons Cicéron, et…

— Cicéron ? Pourquoi pas Lucain lui-même ? me demanda Sylvie.

— Parce qu’il serait courroucé de voir qu’on n’arrive pas à le traduire, répondis-je. Alors que Cicéron sera facile à amadouer ; nous n’aurons qu’à flatter son égo, qu’à l’amignoter un peu, et il nous assistera de bon gré, j’en suis sûr. » Puis, reprenant mon ton altier, j’ajoutai pour finir : « Retrouvons-nous à huit heures et demie, ce soir, dans une de ces salles dévolues à l’étude, qui se trouvent au rez-de-chaussée de la résidence. Et si vous ne venez pas, tant pis ; mais vous ne profiterez pas, si elles ont lieu, des réponses qui nous seront faites.

— C’est ça, dit, narquois, Jonathan. Faites ce que vous voulez, les claque-dents ; moi, je préfère ne pas la faire, cette version : je n’ai pas la gnaque, et puis, avoir un zéro, ça ne me fait pas peur. Pas vrai ? » Son ami d’acquiescer en riant de bon cœur...

Sur ce, notre réunion secrète s’acheva et nous allâmes manger, sans reparler de l’affaire, pour ne pas attirer sur nous l’attention. M’accompagnèrent au repas assez de personnes pour que je m’assurasse que mon projet pourrait avoir lieu ; la cérémonie nécessitait en effet un certain nombre d’officiants. Lorsque nous sortîmes du self, Jonathan et son copain nous raillèrent encore, avant de quitter le lycée, préférant la compagnie de bières et de vodkas à celle d’un éminent auteur revenu de l’Hadès et portant avec lui des parfums d’Elysée. Nous entrâmes dans la salle que nous avions réservée et nous assurâmes, en fermant le volet, en tirant les rideaux, et en plaçant une chaise devant la porte afin de la coincer, que personne ne nous dérangerait durant le noir cérémonial que nous nous apprêtions à commettre, tout à fait joyeux, oublieux qu’il s’agissait de nécromancie, parce qu’il était censé nous aider en latin. Je sortis les instructions, donnai à chaque assistant son rôle dans l’affaire et nous éteignîmes la lumière, après avoir allumé les bougies kitsch en forme de cœur que Sylvie avait amenées de sa chambre, et qui avaient un je-ne-sais-quoi de déplacé dans cette situation. Puis, tout fut enfin en place ; nous entreprîmes l’invocation. Il y eut au départ quelques rires et quelques moqueries : il était assez ridicule de voir sur les murs nos ombres chinoises exécuter les étranges mouvements que le papyrus recommandait, et de nous entendre psalmodier en latin des phrases ambigües toutes gorgées d’épistrophes scabreuses. Moi-même, je commençai à douter ; je craignis que le papyrus ne fût qu’une supercherie très élaborée, et que, rien ne se produisant, mes collègues ne ricanassent de moi et me surnommassent  Alexandre — non pas en référence au célèbre Conquérant, mais à ce bonimenteur qui se disait prophète d’une déité de son invention, le serpentin Glycon[1]. Mais plus nous avancions dans les paroles rituelles et répétions avec une ferveur sans cesse croissante les conjurations, plus nous sentions que quelque chose se produisait en nous, qui nous faisait de moins en moins sourire — quelque chose qui sourdait, sournoisement, et s’accompagnait d’ombre. Je me sentais pour ma part de moins en moins maître de moi, et les actes que j’accomplis par la suite, j’ose déclarer qu’ils ne furent pas de mon fait, mais que j’étais comme sous la coupe d’une puissance supérieure — et plus tard les autres me tinrent à peu près le même discours quant à leur expérience. Car voici que nous redoublâmes soudain d’exaltation dans notre processus, comme de véritables époptes, sans le vouloir, et malgré le danger – si bien que la part de ma conscience qui restait sous mon emprise craignît que quelqu’un allait forcément nous entendre, et entrer dans la pièce ; mais cela n’advînt pas, comme si cette salle s’était coupée d’elle-même du monde environnant. Quelques instants passèrent durant lesquels nous prononçâmes des paroles qui n’étaient même pas sur le papyrus, qui nous venaient d’ailleurs, et que nous regrettâmes de prononcer sans pouvoir rien y faire, parce que c’étaient des paroles terribles ; et certains d’entre nous commirent des actes dont ils rougiraient ensuite, et que je me sens, moi qui suis étranger au domaine auxquels ils appartiennent, incapables de décrire ; il sortit ensuite de nos gosiers une profusion folle de syllabes et de mots qui n’étaient ni grecs ni latins mais comme les manifestations mêmes de la possession ; puis nous nous tûmes, et je vis Sylvie, d’un seul geste étonnant, rassembler les bougies, qui devinrent aussitôt comme un seul et unique feu sur la table, vers laquelle je fus comme entraîné par une invisible et puissante poigne. Je me sentis saisir un volume des Belles lettres, contenant le De consulato suo[2] (il fallait jeter dans les flammes quelque chose de précieux qui était lié à l’homme que nous « appelions ») ; je le tins bien haut au dessus du brasier, et déclamai en latin d’une voix de vates : « Marcus Tullius Cicero ! Marcus Tullius Cicero ! » Avant de dire (je traduis) : « Puisse l’acte sacrilège que je m’apprête à commettre briser les lois de la Nature et le pouvoir des dieux, et rappeler du pays des morts l’auteur susnommé ! » Alors je le fis tomber dans l’embrasement, tout en levant les mains ; il y eut un brève étincelle de lumière mauve, et des flammèches kaki avalèrent goulûment l’ouvrage sacrifié. « Les incantations ! » m’entendis-je crier, d’une autre voix que la mienne ; et derrière moi les autres latinistes devinrent, pour ce bouquet final, de vrais bacchants ; ils dansèrent et bondirent tout autour de la pièce, en chantant d’obscurs vers consacrés à Orcus[3]. Alors il y eut cet éclair, sans bruit tout d’abord ; puis le sol trembla sous nos pieds et la terre grogna comme un chien enragé ; les bougies s’éteignirent dans un ultime éclat ; un souffle froid passa sur nos nuques ; nous nous sentîmes sortir du délire bachique, mais pour entrer dans un état de peur et d’incertitude inégalés, que ne calmerait sans doute pas le noir absolu qui s’était instauré dans la salle. Redevenu maître de son corps et de sa raison, l’un d’entre nous sortit son portable, pour éclairer la scène ; tout le monde aussitôt recula. Certains crièrent d’effroi ; d’autres, qui s’étaient pourtant toujours considérés courageux, ne purent retenir un hoquet de frayeur ; et moi, étant également bizarre en matière de réactions à l’horreur, j’hululai comme un hibou à qui l’on aurait coupé les deux aigrettes ; car à la faible lueur bleutée de l’écran, nous voyions qu’une silhouette avait pris place au-dessus du foyer. D’abord, la forme nous tourna le dos ; puis, après une sorte de très long reniflement macabre, elle se retourna et nous fit face. Puissè-je décrire ce que j’ai vu alors, sans frémir de tout mon être ! Car c’était là un corps d’homme assez âgé, dont la toge blanche était toute entachée de rouge ; mais il manquait la tête, et nous nous aperçûmes avec horreur qu’à son apparition, elle avait roulé sur le sol et attendait à présent à nos pieds que le reste vînt la récupérer ; Cicéron présentait vers nous, l’air implorant, ses deux bras mutilés ; là où auraient du se trouver ses mains, du sang s’écoulait à foison vers le sol, comme une source impure, sans discontinuer. Marcus Tullius commença à s’avancer à notre rencontre, les bras en avant, en produisant avec sa gorge, distante de quelques mètres, un bruit inqualifiable qui nous inspira aussitôt l’idée de nous enfuir, et je vis l’une des hypokhâgneuses se précipiter vers la chaise qu’elle avait elle-même installée près de la porte, essayer de l’en enlever. Mais soit que sa crainte la paralysât, soit qu’une autre force retînt la chaise en place, celle-ci ne bougea pas ; et, pendant plusieurs secondes, nous fumes tous médusés ; nous voulions crier, mais nos bouches ne nous répondaient plus ; Cicéron quant à lui continuait d’avancer, lentement, arc-bouté, jusqu’à l’endroit où se trouvait son crâne. Alors il tomba à ras de sol dans un craquement d’os et rampa de manière à accrocher sa face au reste de son corps, ce qui ne fut pas une mince affaire. Nous reprîmes contrôle de nous-mêmes au moment précis où il réussit à la remettre en place, ce qui occasionna de sa part un grand cri étranglé, dans lequel nous crûmes reconnaître une imprécation contre un certain Marcus Antonius. Quand il se redressa face à nous, nous vîmes que ses yeux morts roulaient follement dans ses orbites, et nous songeâmes qu’il pensait peut-être que nous étions ce personnage célèbre, le noir commanditaire de son assassinat ; filant tout à coup, il arriva presque au niveau d’une des hypokhâgneuses, et était prêt à la mordre (ses dents seules lui restant), lorsque trois évènements se produisirent, presque simultanément. Tout d’abord, la porte, qui avait tant résisté aux assauts de Sylvie, fut entrebâillée de l’extérieur, et deux personnes entrèrent, recouvertes de draps blancs, qui émirent un « Bouh ! » sonore, suivi d’un « Salut les bazuts ! » qui nous permit de reconnaître Jonathan et son ami, lesquels, à moitié saouls, ça va de soi, étaient revenus du bar où ils s’étaient entavernés, et pensaient nous causer la frousse de nos vies. Ensuite, la fumée de notre petit brasier s’étant élevée jusqu’aux capteurs, l’alarme incendie s’enclencha, ce qui désorienta le cadavre de Cicéron, peu habitué à entendre ce genre de sons – il faillit en reperdre sa tête. Enfin, les autres officiants et moi, nous courûmes vers la porte dans un grand cri d’horreur ; je saisis l’hypokhâgneuse que Cicéron menaçait encore de croquer ; nous bousculâmes les deux farceurs ivres, qui, complètement out, restèrent dans la pièce, et refermâmes aussitôt les battants derrière nous. Le couloir commençait à se remplir, puisque le flot des internes se dirigeait vers les sorties de secours. Dans la cohue, les autres crurent que notre peur était due à l’alerte ; ils se moquèrent de nos visages outreterrifiés avec cette gentille ironie dont ils oublient constamment qu’elle est toujours perçue comme une moquerie inique, nous disant que c’était un énième exercice ; mais, une fois dehors, ils s’interrogèrent en nous voyant détaler le plus loin possible du bâtiment, et, se rappelant que c’était recommandé en cas d’incendie, finirent par nous suivre, croyant que c’était là la raison de notre geste, ce qui leur vaudrait plus tard les compliments de la directrice, étonnée d’avoir été pour une fois écoutée[4]. Cependant, faisant bande à part, nous nous assîmes dans l’herbe et tentâmes de retrouver nos esprits et de nous réconforter. La parole ne nous revint qu’après plusieurs minutes, durant lesquelles nous fumes partagés entre des pleurs de circonstance et des rires de récupération. Nous nous relevâmes avec effort, après avoir agréé de faire comme si de rien n’était, et nous rapprochâmes des autres. C’est à ce moment qu’un éclat de rire général s’empara de l’assistance, à la vue des gardiens de nuit sortant de l’internat en traînant devant eux Jonathan et son compère, encore à moitié revêtus de leurs draps de spectres, qui marchaient en zigzag, et criaient aux gardiens, d’une voix terrorisée, que ce n’était pas de leur faute, qu’ils avaient vu un zombie dans la salle d’étude, que des étudiants de leur classe avaient ramené à la vie à la suite d’une cérémonie nécromancienne. L’un des gardiens ne parvenait pas à maîtriser son rire ; et il ne put s’empêcher de pouffer, même lorsque la directrice en personne, qui était arrivée, voulut s’entretenir avec lui au sujet des deux jeunes enivrés, et de leur tentative, inspirée par l’alcool, de jouer avec le feu. On nous demanda de rentrer à l’intérieur, tout danger ayant été écarté ; en passant devant les responsables, je les entendis rosser de reproches les deux amis ; lorsqu’ils nous virent, ceux-ci nous montrèrent du doigt, dirent tout haut que c’était nous ; sur quoi tout le monde, nous y compris (mais sans grande conviction) ne manqua pas de rire. Puis nous allâmes chacun de notre côté, après avoir juré de garder le silence sur les faits horrifiques auxquels nous avions assisté ce soir-là aussi bien qu’Harpocrate[5] le ferait.

Le lendemain, nous vîmes que Jonathan et son acolyte avaient été sévèrement punis, mais qu’ils n’étaient pas renvoyés, les autorités du lycée estimant préférable d’œuvrer à une échelle plus grande, afin de dissuader les étudiants d’abuser d’alcool, plutôt que d’en faire les boucs-émissaires d’une pratique hélas trop largement répandue. Ces deux là n’avaient plus guère de créance en ce qu’ils avaient vu la veille, et lorsqu’ils nous demandèrent ce qui s’était vraiment passé, nous leur dîmes que le papyrus était un faux, et que nous rigolions bien à mimer une messe noire lorsqu’ils étaient survenus. Eux nous apprirent que leur excès de boisson leur avait donné des hallucinations particulièrement intenses et pénétrantes ; qu’ils avaient cru voir durant un bref instant Cicéron se tenir devant eux, tel qu’il était après son assassinat par les sbires d’Antoine ; après notre départ, cependant, il avait rapidement disparu dans une sorte de soupir (auquel s’étaient mêlés les mots « Ad meam Tulliam redeo[6] »), se changeant en une poussière blanche qui s’était mêlée aux cendres du feu ; et, hormis celui-ci, toutes les traces du rituel s’étaient évanouies. Puis, croyant que nous considérions cette histoire bel et bien comme un conte de vin, ils nous laissèrent.

Je conduisis ensuite le petit groupe à l’abri des regards, et sortis de ma poche le papyrus et les traductions, que j’avais récupérés, malgré la confusion, juste avant notre fuite. « Je pense que nous sommes tous d’accord, dis-je, quant à ce qu’il convient de faire à ceci » ; et chacun agréa, sachant ce que j’avais en tête. Nous enterrâmes ces feuilles à un endroit du lycée où nous espérions que personne ne les retrouverait jamais, et repartîmes, soulagés, une fois toute trace de ce tombeau d’écrit bien cachée. Je fus le dernier à quitter cet endroit ; il me sembla, alors que je tournais le dos, que quelque chose m’appelait de sous la terre, qui me demandait avec insistance de l’en sortir ; me faisant violence, je parvins à hausser les épaules, et, enfin, prenant le chemin de retour, je me dis que nous avions bien été punis de notre curiosité, même si, au fond, l’évènement avait plus tenu d’un traditionnel épisode d’Halloween des Simpson[7] que d’un roman gothique.

Et la version latine, me demandez-vous ? Eh bien, soit que la Fortune estimât qu’elle nous avait fait endurer un malheur trop grand pour être suivi si prestement d’un autre, soit que quelqu’un s’arrangeât discrètement, il arriva que plusieurs professeurs furent malades les jours suivants ; nous bénéficiâmes donc de tout le temps nécessaire pour exécuter ce labeur à grand peine et gaffioter à fond ; mais à vrai dire, j’opte plutôt pour la seconde option, étant donné qu’un jour, je retrouvai dans un couloir, sans doute tombé du sac d’un étudiant, un parchemin très ancien, qui paraissait donner des recettes suspectes d’infections passagères... Mais il finit très vite à la poubelle : j’avais compris ma leçon !

fin


[1] C’est au sujet de cette grande figure du charlatanisme religieux que Lucien de Samosate a écrit Alexandre ou le faux prophète.

[2] C’est dans ce poème que se trouve un vers dont Tacite et Martial, ainsi que d’autres, se sont beaucoup moqués : « O fortunam natam me consule romam ! » (« O Rome fortunée, sous mon consulat née ! »)

[3] Orcus était un dieu des enfers dans la mythologie romaine.

[4] Communément, les élèves, collégiens, lycéens, étudiants pas très malins, lors d’un exercice, restent si près de l’édifice, qu’ils seraient très vite incommodés en cas de véritable sinistre ; « ce ne serait pas une grosse perte », me direz-vous.

[5] Harpocrate, dieu gréco-romain du silence, est représenté sous la forme d’un enfant nu (d’après son origine : c’est Horus enfant – le terme Harpocrate est son nom égyptien hellénisé), un doigt devant la bouche.

[6] « Je rejoins ma Tullia. » Cicéron aimait beaucoup sa fille Tullia ; sa mort en -45 le laissa inconsolable.

[7] A savoir la célèbre série Treehouse of Horror.