Introduction

 

Notes préliminaires

 

*

 

            Paulin Gagne. Nicolas Cirier. Alexis Vincent Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym*. Ces noms vous disent-ils quelque chose ? Certes non : ce ne sont pas les écrivains les plus recommandés, et ceux, plutôt rares, qui les connaissent, ont moins lu leurs œuvres que les textes que Nodier, ou Queneau, ont écrit à leur sujet. Ces trois hommes furent, au XIXe siècle, parmi les principaux représentants d’un type particulier d’auteur : le « fou littéraire ». Ces créateurs, qui n’obtenaient pour la plupart aucune reconnaissance et publiaient presque exclusivement à compte d’auteur, produisaient des œuvres excentriques, décalées et bizarres, du moins, au point de vue des contemporains et de la postérité. Excessivement originales, thématiquement délurées, ou tout simplement « folles », leurs œuvres pouvaient néanmoins être très recherchées, comme trésors rares, par les amateurs du genre et les bibliophiles.

            Par son contenu baroque et sa structure bizarre, le livre que vous tenez dans les mains (et dont vous regrettez déjà peut-être l’acquisition, après des premiers mots si singuliers !) pourrait faire penser, à un moindre degré, aux ouvrages de ces « fous littéraires ». Il s’agit, là aussi, d’une publication restreinte, d’un livre au contenu parfois désopilant, dans les pages duquel parfois la folie a pu (mais le plus souvent à dessein) se glisser ; quant à son auteur, il suivra peut-être, s’il est malchanceux, le même destin que les personnages susmentionnés – ou bien, celui, moins glorieux encore, des auteurs que l’on ne peut même pas qualifier d’oubliés, mais de perdus, leur propre nom ayant sombré dans cet abîme dont même le chercheur le plus chevronné ne peut atteindre le fond.

            Mais ce n’est sûrement pas la gloire que recherche l’auteur de ces pages en vous offrant, maigre public qu’il a choisi pour cible, ce livre, cadeau empoisonné que vous eussiez mieux fait de refuser tant que vous le pouviez. Car, ceci étant une publication privée, vous connaissez sûrement l’auteur, et avez accepté, un peu trop vite sans doute, son présent, pour lui plaire (ou croyant qu’il vous plairait, ce qui est illusoire). Que faire, lorsque l’on reçoit un livre dont le titre, ronflant et barbant, incite à lui seul à jeter l’ouvrage dans la seule bibliothèque qu’il mérite – celle, plutôt désordonnée, des décharges publiques – tout en sachant que s’en débarrasser est difficile, vu que l’écrivain pourra, s’il est sadique, solliciter votre avis sur son écrit, voire même, s’il est carrément démoniaque, vous demander de le lui montrer, pour s’assurer que vous n’avez pas suivi la méthode, pratique, que je viens d’énoncer ? A mon avis, la solution n’est pas très compliquée, bien qu’elle réclame un peu de vigilance : rangez le volume dans l’enfer de votre bibliothèque, et, avant chaque visite de l’auteur, l’ayant sorti de ces rayonnages invisibles, placez-le assez en évidence pour que du coin de l’œil le créateur puisse s’assurer de sa présence sur une belle étagère et la croire permanente, et assez en retrait pour que ne lui vienne pas l’idée de vous piéger par des questions qui, quoique simple, peuvent être justement répondues par un vrai lecteur seulement.

            Ce n’est donc sûrement pas la gloire que cet écrivain recherche, ni même la lecture de son propre récit, d’autant plus qu’il vous invite à ne pas l’effectuer et vous donne même les stratagèmes permettant de lui faire croire que vous y auriez procédé** ; mais bien votre pardon, et une forme d’absolution de votre part. Car vous avez sans doute souffert des pleurs de cet homme indélicat, égoïste et ennuyeux… Aussi vous engage-t-il à considérer ce livre, ne serait-ce que dans son aspect matériel, comme un dédommagement des souffrances que l’auteur vous a infligées, et comme un remerciement pour le soutien et pour le réconfort, admirables, que vous lui avez, durant ses épreuves (ou ce qu’il considérait comme tel), dispensés.

 

**

 

            Comme vous pouvez le constater en soupesant ce livre, il s’agit d’un ouvrage relativement considérable. Qui ne fut certainement pas conçu pour l’être. La preuve en est restée dans le texte définitif, au sixième chapitre du livre II, dans la phrase qui débute ainsi : « Etant le maître tout puissant de ce mince opuscule […] »[1] ; car je ne me serais jamais douté alors que ces carnets spécifiquement conçus dans le cadre de Poitiers pussent s’étendre à ce point, ni même avoir quelque intérêt[2] les incitant à suivre une telle poussée. Toutefois, il ne faut y voir qu’un échantillon de ma production littéraire durant ces trois années, et un échantillon peu représentatif, étant donné que mes autres créations relèvent, on l’entend bien, de genres tout à fait différents (tout en étant cependant parfois reliées thématiquement à ces carnets). Je profite de cette note pour vous introduire brièvement mes projets principaux (dont il est parfois fait mention dans cet ouvrage). La vie en khâgne à Poitiers, avec ses difficultés, ses joies, avec surtout la lecture approfondie – rendue impérative et pressante par l’horizon du concours – de certains dramaturges et auteurs dont m’avaient auparavant détourné ma fainéantise et mon goût plus prononcé pour la poésie, était un cadre parfait pour l’élaboration de mes deux principales pièces de théâtre, Faites interner l’auteur ! et sa suite, Hypernarcissisme théâtromédiatisé. Il s’agit de « farces tragiques » telles que pouvait l’écrire un khâgneux : pleines de références à l’histoire littéraire et théâtrale, profondément influencées par l’auteur étudié du moment, et emplies d’allusions plus ou moins discrètes au mode de vie spécial et laborieux d’un étudiant plutôt reclus. En parallèle, je rédigeais un sombre récit, Le promeneur dévasté, sorte de prose poétique présentant les pensées et les divagations d’un « dernier homme » qui, depuis les dunes et les rives du grand océan, revient sur son existence et essaie de comprendre ce qui, alors même que le monde des Hommes est fini, le retient de s’abandonner aux vagues. Dans le même temps, je continuais à réfléchir à ce roman de genre merveilleux en gestation depuis l’enfance mais à l’exécution toujours retardée, et qui, enfin, commençait à prendre, à mes yeux, une forme satisfaisante. Ensuite, d’innombrables projets plus réduits, plus ou moins sérieux, naissaient, s’amplifiaient, s’effaçaient, selon les caprices de mes neurones : par exemple, une véritable comédie de boulevard (sans titre pour l’instant), se déroulant dans un restaurant rapide franco-français dont le personnel, à l’intellect risible, sert pour plats des tartes à l’escargot, des hamburgers à la grenouille, pour boissons des « maxi Bordeaux » et des « super cidres » (menu bambins), et se retrouve bien gêné lorsqu’un inspecteur de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, vient procéder à une évaluation de l’établissement, alors que les péripéties s’accumulent à l’intérieur comme à l’extérieur… Enfin, je cultivais mon éternel penchant pour la création poétique, penchant qui ne donnait cependant pas jour à de grande œuvre (ni même à un seul poème un tant soit peu aimable). Les Carnets étaient donc assez secondaires dans mes priorités. Mais leur matière était beaucoup plus simple et leur rédaction beaucoup plus plaisante (car facile) que les autres textes, plus ambitieux, voire véritablement exigeants. Les composer était un repos et un à-côté de la rédaction de mes œuvres principales ; mais jamais une activité stérile ou qui m’en détournât ; car loin d’entraver leur écriture, ils la suscitaient parfois : c’est, bien entendu, dans l’espace de mes carnets, sans intention préalable et par hasard, que naquirent les personnages de mes pièces, avant de prendre leur indépendance.

Dans Wilhelm Meister, Goethe a écrit « qu'un ouvrage d'imagination doit être parfait, ou ne doit pas exister ». Je dirais plutôt : être parfait, ou ne pas être publié. Comme celui-ci n’est publié qu’à compte d’auteur, on ne me fera pas grief de son imperfection.

 

[…]

 

***

 

            Il reste, avant de vous laisser entrer dans le texte lui-même, plusieurs matières à examiner, dont les premières peuvent se révéler difficilement dispensables si l’on veut lire et comprendre certains passages des récits qui suivent, et la dernière, absolument nécessaire, afin que l’auteur respecte la coutume et ne manque pas à ses obligations mondaines.

Le statut de ces Carnets, assez particulier, doit être compris avant de porter à son encontre de faux jugements, et de tirer, d’une lecture mauvaise ou peu informée, de vaines et invraisemblables conclusions. Comme il est dit dans l’introduction, ces Carnets ne sont pas un journal intime, puisque je ne suis jamais parvenu à me lancer durablement dans une telle entreprise ; ni, comme il sera dit plus loin, une véritable autobiographie. La variété des formes et des sujets traités l’entraîne dans le domaine des ouvrages composites (on en a vu rarement d’aussi farfelument disparates, bien qu’il ait à sa manière une unité), pour lesquels le terme de « miscellanées » est plus ou moins approprié. Se succèdent des chapitres plus ou moins longs, plus ou moins liés, allant jusqu’à allier, sans quitter jamais le cadre narratif, le récit à l’essai, le commentaire à la fiction.

Autrefois, il était habituel, surtout pour le jeune dilettante, de tenir un liber locorum, cahier où il notait les pensées, les vers, les passages de textes, et les noms à retenir, par goût personnel, ou par besoin lié à l’étude ; mes carnets ont souvent pu tenir ce rôle. Ne soyez donc pas surpris, si soudain surgissent de longues citations d’autres auteurs, parfois glosées dans le cadre-même de ces pages.

L’ouvrage est divisé en trois parties ; la dernière, qui n’aurait dû contenir que de brefs appendices, s’est tellement amplifiée, qu’on ne peut la considérer comme un accessoire du reste, d’autant qu’elle contient elle-même certaines fictions et certains essais importants.

            Si ces carnets sont étranges, c’est aussi parce que, bien qu’écrits à la première personne, ils ne sont ni une véritable autobiographie, ni une véritable autofiction ; ils flottent dans l’espace incertain qui sépare les deux, virant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, selon les chapitres, les paragraphes, les phrases. Rien de ce qu’ils renferment ne peut être tenu pour absolument vrai, rien de ce qu’ils suggèrent, pour absolument faux : mais là n’est pas la question. Ce point est abordé dans leur enceinte même ; reportez-vous y donc. Gardez bien cependant ce détail à l’esprit : pour estimer le degré de vérité, l’amplitude de l’inventé, sachez qu’ils sont plus ou moins grands selon le prénom, fluctuant, du narrateur ou du commentateur. Est-il désigné par « Julien » ? La chose est plutôt certaine. Par « Romain » ? C’est le niveau principal des Carnets, assez ambigu (comme expliqué plus tard). Par « Stéphane » ? Alors, c’est certain, vous êtes dans une fiction, sans doute extravagante, mais où peuvent subtilement perler quelques gouttes de vérité. Par un autre prénom ? Il y a lieu de flairer l’artifice, l’invention pure, le jeu diabolique d’un auteur toujours friand de leurres, de parties de cache-cache, de canulars gentils. Vous le verrez, les niveaux peuvent parfois se superposer ; soyez donc vigilants ; et souvenez-vous que je suis homme à aimer les détails, qui ne se lasse pas de les agencer à l’avantage du Rire, bien que certains soient si bien cachés qu’il est probable qu’ils restent longtemps seulement perceptibles au seul auteur, ou à ceux qui partagent les mêmes goûts que lui.

 

 

En guise d’introduction : Extrait d’un « journal » avorté de Julien Maudoux

 

Mercredi 25 février 2008, très tôt le matin, à Poitiers

 

Tenir « un journal intime », comme on dit. A quoi bon ? J’ai déjà essayé, sans succès : mes précédents journaux comptaient bien peu de pages, avant que je les jette, sans aucun scrupule pour une fois, à la corbeille. Je prenais un soin délicat et sadique à déchirer chaque feuille, scrupuleusement. L’idée de remplir un beau cahier vierge – la perfection du papier blanc – de mots criards et larmoyants me révulsait, autrefois – c’est que j’étais encore à l’abri de ces détresses plus grandes que j’ai depuis connues. L’idée m’est toujours quelque peu déplaisante, je l’avoue – même après avoir lu l’enthousiasme d’un Philippe Lejeune pour ce genre de choses : les autobiographies, les journaux intimes – les textes comme ça. Mais aujourd’hui je me sens aussi vide qu’un coquillage privé de son mollusque ; j’arrive de moins en moins à supporter mon isolement ; et il ne m’a pas été octroyé de le soulager en puisant dans l’allégresse des autres – s’ils la veulent partager…

Propos décousus que voilà. A s’en demander si je n’aurais pas un « cacoethes scribendi», comme diraient Juvénal et Oliver Wendell Holmes, qui me pousserait à écrire sans cesse, à écrire n’importe quoi (si c’est le cas, j’aimerais en savoir la cause). Mais puisque je n’écris que pour moi – nourrissant par là un égoïsme qui n’avait aucunement besoin de ce carburant supplémentaire pour s’accroître en mon être – qu’importe ? « Laisse ta plume divaguer, et conter au néant tes problèmes ridicules, tes peurs secrètes, tes sentiments (si du moins tu en as) cachés, et espère que ces vanités rempliront un tant soit peu la vacuité que tu es, même si elles sont absurdes ou folles ». Presque tout n’a de sens qu’en tant que lutte contre l’ennui, fils de la mort, qui me prendra. Tiens, le mot est posé là, dès le départ : la mort. Tant mieux. Au moins y-a-t-il par là adéquation avec la réalité : comme son auteur, le journal naît sur la certitude de sa disparition. Pas de mensonge.

Pas de malentendu.

 

*

 

Jour quelconque, février 2008, à Poitiers

 

Une chambre d’internat.

Je m’ennuie. Même le goût de lire se dissipe : à cause de la laideur environnante, à cause de la paresse, à cause de… la solitude. Je veux écrire. Mais qu’écrire, lorsque l’inspiration manque pour ces « grands projets » littéraires qui sont là, sur la table : monceaux de brouillons maintes fois travaillés, vicieux parce qu’ils narguent leur auteur qui peine – à les améliorer, à les agencer, à les parachever ? Locutus et Taceo, deux personnages d’une pièce de théâtre en laborieuse gestation, sont là qui tournent en rond sur la scène du bureau ; ils attendent que je reprenne mon souffle, mais pas une phrase ne me vient à l’esprit. Christophe, l’infortuné, gémit sur sa dune et maudit l’océan ; c’est presque le tout dernier des Hommes, il mériterait un coup de pouce des Muses ; mais elles se taisent pour l’instant. Un jour j’avais écrit :

Être patient avec elles – ne pas les brusquer,

Tu les connais : jamais quand on les attend comme un chasseur -

Dans la chambre obscure où c'est minuit passé

Tout à fait à l’insu du dormeur

Elle sont venues.

Ceci dit, parfois, en pleine nuit, ou sur le point de me coucher, les mots sautent dans ma tête comme une armée de kangourous endiablés ; je me lève, je tâtonne, la lampe s’allume, la feuille vient à moi, et je rédige prestement ce que murmure le doux et trompeur Morphée. Parce que j’ai trop peur d’oublier durant la nuit. Ca vient par vagues : encore et encore : voici une idée à ne pas développer, voilà une belle formule à ne pas négliger. Ensuite je me dis qu’il est une heure du matin, qu’il est temps de dormir, que mieux vaut ne plus penser. Et puis au réveil vient la douleur du tri ; et la moitié de mes « idées géniales » se révèlent rétrospectivement d’une bêtise absolue ou d’une fadeur abjecte.

Mais maintenant, rien – rien du tout. Et je me dis : Ecrire – toujours, entre les deux extrêmes. Parfois, de fertiles périodes confiantes. Souvent, l’aridité du papier où l’encre ne coule plus. Signe qu’il est temps de partir en quête d’oasis nouvelle. Pour ça, il me faudrait pouvoir quitter cette chambre qui me pèse, et dans laquelle ne naissent que de tristes images et des vers boiteux. Mais je ne le peux, même pas par l’esprit : comme si ces murs, cette fenêtre, ce plafond, étaient couverts d’un maléfique enduit qui retiendrait mes pensées captives dans ces infects 8 mètres carré.

Et en plus, je suis triste. Loin de chez moi, tout seul. Si j’étais un caniche, comme mon chien Chamallow, j’aboierais et je pleurerais sans discontinuer durant tous ces exils. Et, c’est vrai, j’ai pleuré, au départ, du moins. Mais désormais, mes larmes doivent se muer en encre ; au moins, qu’elles irriguent une plante, un jardin, parce qu’il est grand temps de faire entrer la tristesse dans le développement durable, pour ne plus humidifier vainement nos planchers de bois mort – vraiment grand temps !

Mais rien : rien dans mon crâne – là où ça frétille pourtant, en pleine nuit, quand j’aimerais bien me reposer.

Puis me vient une idée, misérable et toute vêtue de loques : porter mes pensées vers un objet des plus bas et des plus méprisables : c’est-à-dire moi. Oui, c’est cela : je vais écrire sur moi-même. Quoi ? Malgré ce que je sais de la vanité d’une telle entreprise ? Non, je ne manquerai quand même pas à mes principes ! Pourtant, il faut bien écrire quelque chose : l’écriture, c’est ma seule compagnie, c’est ma compagne de solitude, c’est le seul moyen dont je dispose pour ne point sombrer. J’ai déjà un peu commencé, à écrire sur moi-même ; mais ceci est un journal, donc c’est normal. Je parle d’autre chose : d’un récit, long, un peu plus structuré, qui parlerait de moi, mais d’une autre façon. Oui : ce serait là bien plus intéressant et bien plus important que ce journal que, de toute façon, je n’achèverai pas ; tout en étant encore dérisoire, mais moins peut-être, que lui. Si seulement l’inspiration me venait pour mes êtres écrits ! Mais qui sait, peut-être même parviendrais-je à donner à tout cela un sens. Allons ! Au diable la parlote ; au travail plutôt – aussi stupide et ridicule soit-il : il faut bien passer le temps.

 

*

 

Extrait d’une note de Julien Maudoux

 

27 juin 2009, à Chaniers

 

A propos de mes Carnets lémoniens.

Je me trompais lorsque je disais que j’écrirais sur moi. De toute évidence, il y a du « moi » partout dans ces passages : c’est certain ; je mentirais toutefois en affirmant que tout s’est passé comme cela et en m’identifiant entièrement au narrateur. D’ailleurs, il s’appelle Romain, pas Julien, et ce n’est pas un hasard si j’ai utilisé mon deuxième prénom. Car Romain, moins qu’un masque derrière lequel me cacher (s’il n’était que ceci, ce serait été un personnage des plus risibles), c’est, je pense, cette facette de mon caractère qui apprend à la fois plus lentement et plus vite que moi à partir de ce qui arrive dans la vie. Ce n’est pas un hasard si ce texte est contemporain de la rédaction du Promeneur dévasté. L’enjeu y est sans doute le même ; mais ces Carnets le présentent d’une toute autre manière, avec peut-être parfois plus, parfois moins de force, je ne saurais dire. Et puis il y a beaucoup d’autres choses dedans, assez pour que j’ose le présenter à d’autres lecteurs que moi-même. Mais Romain s’agite, qui attend impatiemment de conter son histoire : je lui laisse la parole à présent.

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE : DÉPLAISIRS ET DES JOURS

 

Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent.

 

Marcel Proust, Albertine disparue

 

 

Je dédie ce livre à la résilience

 

 

 

I – Prolalia indigestes

 

Ô mortels ! ô mes frères ! ne vous livrez point à des jugements précipités, laissez-là le ridicule dont vous accueillez tout ce qui ne se trouve point dans le cercle de vos connaissances, tout ce qui porte le moins du monde l’idée de l’extraordinaire et du surnaturel, et n’allez pas vous imaginer, en lisant mes premières pages, que je sois plutôt digne de votre pitié que de votre compassion.

[…]

Ô vous donc qui me lirez, ne m’accusez point de folie ; écoutez-moi, examinez mes preuves, suivez le fil de mon récit, et puis osez me contredire.

 

Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, Les Farfadets ou Tous les démons ne sont pas de l’autre monde, 1821.

 

Ils m’auraient jeté dans le vide, les vieux, si j’étais né à Spartes ; et ils auraient bien fait. A voir ce corps chétif, cette sensibilité maladive, et cet esprit instable, où auraient déjà paru quelques rumeurs de folie, ils n’auraient pas hésité une seconde : ils m’auraient balancé du haut des Apothètes, et je me serais écrasé en bas sur les rochers[3]. Je n’aurais pas senti grand-chose, après tout ; j’en aurais eu à peine conscience, de mourir ; et, surtout : aucun regret.

Il est vrai que j’aurais fait un bien mauvais hoplite : essayez donc d’entraîner un gringalet doublé d’une mauviette, vous verrez s’il tiendra dix secondes au combat ! Devenu un objet de la risée publique, et me voyant renié tout droit dans la cité, je me serais bientôt enfuit de cette incommode Laconie pour rejoindre un Attique bien plus amène, où j’aurais vécu – en métèque, mais qu’importe ! – de maigres talents de logographe, et de sixièmes places aux concours de poésie. Mais là, malgré ma vie médiocre, j’aurais trouvé consolation ; par exemple en croisant, sur l’agora, ce va-nu-pieds insolent mais sublime avec lequel j’aurais inlassablement discuté de philosophie, ne m’ennuyant jamais de son ironie subtile, de ses questions continuelles  – et ne trouvant dommage que ce seul fait de ne pouvoir y répondre, la plupart du temps, qu’avec des « oui », des « non » ou des « certes » dont je savais qu’ils ne me laisseraient, dans l’histoire des idées, que cette place marginale qu’occupent (heureux qu’on se souvienne d’eux mais dépités que ce ne soit qu’ainsi) les faire-valoir des héros, des grands hommes et des génies.

Hélas ! je suis né à une toute autre époque, bien plus laide et plus belle à la fois, que cette antiquité, que magnifient aux yeux candides l’aura légendaire qui entoure les temps reculés, la représentation souvent naïve voire ignare qu’on a à son sujet […] Je suis d’un autre temps ; et pourtant, l’humanité baigne toujours dans le même océan de paradoxes, de contradictions et d’excentricités, qui font d’elle une espèce à la fois attachante et honnie, pathétique et burlesque : en bref, le protagoniste principal de ce spectacle universel incessant dont les gens raffolent à un tel point qu’ils ont fait de son étude une véritable science – dont les deux grandes composantes sont l’histoire et la sociologie – et que de mon côté j’effectue selon les modalités plus subjectives, mais non moins captivantes et troublantes à la fois, de la littérature, en y adjoignant l’objet d’analyse tout aussi complexe et passionnant qu’est ce « moi » au sujet duquel – que l’on me pardonne d’avance cette égocentricité – je vais devoir assez souvent discourir. C’est haïssable, je l’admets, que d’écrire sur soi ; comme vous j’exècre ces égoïstes qui vont jusqu’à tourner leurs yeux vers le cerveau pour oublier les autres, et ne leur donnent à voir qu’un blanc vide et visqueux ; toutefois, il ne faut pas non plus affirmer, sans véritable preuve, que l’on n’a rien à dire sur sa vie. Il y a au moins une chose vécue, serait-elle si ténue que son énonciation ne tiendrait qu’une une phrase, dont la révélation aux lecteurs ne sera pas oiseuse. Et même, lorsque je suis transporté par une félicité passagère, j’arrive presque à me dire qu’être en vie est une chance, et que chaque être humain gagnerait à transmettre ce type d’impressions à ceux qu’il voit démunis de bonheur. Comme quoi la naïveté n’a pas que des défauts ; mais je m’emmêle ; ce n’est pas vraiment par là qu’il faudrait commencer. Par quoi, alors ?

Comme la majorité d’entre nous aujourd’hui, mon premier contact avec le monde extra-utérin se produisit dans une chambre standard de maternité standard, partageant, à quelques variantes près, les mêmes caractéristiques que des dizaines, voire des centaines, voire des milliers, de chambres de maternité. Bien sûr, brusquement plongé dans un extérieur aussi harassant que l’endroit d’où j’avais été contraint de sortir était agréable, j’avais d’autres choses à faire que ruminer contre cette platitude des circonstances de ma venue au monde : je braillai à tout rompre, appris à grand peine les rouages de la respiration, puis, me calmant, découvris à tâtons l’extérieur de ce corps qui avait eu la gentillesse de me porter et de me supporter si longtemps. Je n’étais pas là à me dire : « j’aurais préféré naître dans un endroit plus beau, ou bien d’une manière moins conventionnelle : en sortant de terre, par exemple, comme un Autochtone, ou encore, semé, à l’image des Spartes[4] ». Et puis, de toute façon, maintenant, c’est trop tard. Reste que je ne voudrais pour rien au monde (bien que je sache la vanité de cette demande) passer mes derniers jours dans une chambre d’hôpital ne donnant sur rien ; avoir, pour dernière vision, un plafond uniformément blanc, très loin du ciel ; et pour dernier stimulus auditif, le grondement de l’hélicoptère hospitalier, au lieu de ces appels de marins portés par la brise océane qu’entend sur son lit mortuaire Baldassare Silvande avant de rendre l’âme[5].

« Dans quel texte suis-je tombé ? Et quel curieux bestiau est cet auteur malade ? » - ne mentez pas, vous le pensez (si du moins vous ne l’avez pas marmonné, voire crié) – « Il passe de la naissance à la mort en cinq lignes. Il est cinglé. Je croyais avoir acheté une autobiographie, au moins, une autofiction ! Il y avait marqué, sur la quatrième de couverture, qu’on lirait au  sujet de l’auteur quantité de révélations sordides qui soulèveraient assurément assez de polémiques pour l’empêcher à jamais de se présenter à quelque poste public, mais pour donner matière aux journalistes à scandale pendant dix-mille siècles. » Que d’erreurs en une phrase : ce n’est pas mauvais pour un début. Quoique, vous n’êtes pas non plus si loin de la vérité que ça. Par exemple : j’ai peut-être été « cinglé », autrefois ; voyons pourquoi – et peut-être, finalement, que votre interruption (ou ne serait-ce là qu’un artifice d’auteur ?) me permettra de retomber sur mes pattes et d’améliorer cet incipit raté.

Je conserve de ma première jeunesse l’image d’un enfant turbulent, débordant d’énergie, sans cesse sur le qui-vive, à qui cette folie qu’est l’asservissement complet de l’être aux désirs et aux passions n’était pas étrangère ; un enfant qui causait assez de soucis à ses parents pour qu’ils songeassent, afin de mieux le contrôler lors de ces sorties où, courant dans tous les sens, manquant, en s’écartant trop loin, de se perdre, de se blesser ou pire encore, à l’attacher à une laisse, comme on le fait aux animaux ; mais qui s’assagit, brusquement. Peut-on expliquer comment cette tornade que je fus – l’on me surnommait non sans raison la « tornade blanche » à l’époque, d’après un mot de ma grand-mère maternelle, parce que j’étais encore très blond – s’adoucit subitement, se mua en une brise calme, légère et douce, pour donner cet être réservé, réfléchi et rêveur que je suis à présent ? Moi qui me ruai, un jour, sans avoir conscience du danger, vers l’autre côté du passage piéton, et faillis être renversé par une voiture, j’oserais à peine, aujourd’hui, traverser au feu rouge une rue en l’absence de circulation. Et pourtant, ce tempétueux bambin, indocile, téméraire et incontrôlable, c’était bien moi ! Mais un moi qui me paraît aussi mystérieux, aussi lointain et inaccessible, que ces héros des anciens mythes dont l’évocation du nom suffit à vous faire entrevoir des terres encore sauvages, recouvertes de forêts, peuplées de monstres et de chimères qu’il fallait combattre et vaincre, pour pouvoir abattre les troncs, creuser les carrières, élever ces villes de roc qui marquèrent le début de la civilisation et la fin de ces temps durant lesquels l’on pouvait encore, si l’on avait le souffle tranquille, le pas silencieux et l’œil affuté, apercevoir, au détour d’un bosquet, le temps d’un seul instant, le corps svelte, harmonieux et sylvestre d’une hamadryade qui aussitôt s’effaçait dans l’écorce de son arbre, ou bien, près d’un torrent ou de quelque source vive, celui, humide, gracieux et délicat d’une naïade, qui plongeait à la seule rumeur d’un battement de paupière causé par notre indicible stupéfaction... Mais je m’égare encore – et ce ne sera pas la dernière fois. C’est le défaut des esprits arborescents, que de se laisser emporter par leur penchant aux digressions sans fin. Sans cesse ils creusent, et ne s’arrêteraient jamais, s’ils n’atteignaient à un moment cette profondeur à laquelle le thème de leur discours devient trop mince et trop précis, la roche trop rude et dure, pour qu’ils puissent continuer. Mais laissons pour l’instant de côté l’analyse de cette étrange tendance à l’épandage verbal – je ne veux pas perdre la majeure partie de mon minuscule lectorat aussi près du début de ce livre – et revenons plutôt au sujet précédent.

Vous l’avez compris (j’espère) et vous me le pardonnerez (vous avez intérêt) : j’étais un sauvageon, un terrible marmot. Lorsque je daignais être calme, et que mes parents pensaient profiter d’un instant de répit, c’était bien souvent parce que la bêtise que je m’apprêtais à faire ou que je commettais en silence avec sournoiserie nécessitait toute ma concentration. De ces nombreux méfaits, j’ai gardé bien peu d’images, ce qui vaut sans doute mieux tant pour vous que pour moi : j’estime qu’il n’y aurait guère d’intérêt à écrire et à lire le récit de mes crimes d’enfant ; ainsi je m’auto-dispense d’un labeur mémoriel inutile, et vous fais grâce de détails certes éminemment savoureux, mais supérieurement ridicules. De toute façon, les souvenirs de ces premiers temps, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement inexistants, ne me reviennent qu’en flashs confus et brumeux ; et, puisqu’ils n’apparaissent surtout que dans l’inconsciente confusion de mes songes, je ne puis les tenir pour assurés ; les rares fois que je dirige volontairement ma mémoire vers eux pour les invoquer, elle me donne à voir soit un tableau flou de faits superflus, anecdotiques ou banals, soit une photographie autrement plus précise, plus préservée et plus forte, mais de moments si tristes, que je préfère arrêter aussitôt la remembrance, me convaincre qu’il vaut mieux ne pas trop creuser de ce côté-là de l’esprit (et ce, surtout lors des périodes de grand découragement) et envisager un autre loisir, plus fécond, sans doute moins courageux. En arrière-fond, l’espoir persiste quand même de retrouver, un jour, d’une manière inattendue, une de ces sensations de joie – si intense qu’elle paraît presque un bonheur – qui peuplent l’enfance de moments délicieux, avant de s’effacer, avec l’âge, et de n’advenir qu’en de rares occasions. Il advient parfois qu’en certains instants bénis tel parfum, telle succession de notes, telle phrase, qui étaient passés depuis longtemps sous le rouleau-compresseur de l’oubli, resurgissent, réveillent en nous ce que l’on croyait ne plus jamais sentir, goûter, voir, entendre, lire, et vivre, tout simplement ; il advient parfois que nous ayons nos Petites Madeleines, nos buissons d’aubépines, nos pavés mal équarris, et qu’ils nous transportent dans cette extase que l’on aurait cru ineffable si Proust ne l’avait si justement décrite.

[…]

 Mais stop ; j’en reviens à ce que j’écrivais. Puissé-je achever ma pensée, avant que ne me rattrapent de nouveau mes penchants insensés pour ces à-côtés qui quoique succulents n’en demeurent pas moins de périlleux détours : on en viendrait presque à vouloir expliquer tout, à explorer jusqu’à ses tréfonds le psychisme humain, à vouloir mettre au jour, une bonne fois pour toute, le mystère sous-jacent à notre existence. Un projet de fou, ne croyez-vous pas ? Mieux vaut écrire des romans de gare routière.

Souvent, lorsqu’il m’est arrivé d’avoir à expliquer ce changement soudain de tempérament, j’ai attribué sa cause, en demi-plaisantant, à un évènement tragique de ma petite enfance, qui eût pu mettre prématurément fin à mon existence courte. Il se produisit un jour comme un autre, alors qu’en ma qualité de jeune mélomane incompris de sept ans, je m’apprêtai à brancher mon piano électrique. Or la prise était cassée, et j’en subis aussitôt la foudroyante conséquence, en poussant un cri d’horreur digne d’une banshee[6]. Supposons que ce choc électrique intense eut un effet durable sur mon cerveau ; qu’il fut la source à la fois de mes gloires et de mes misères encéphaliques, et, par là, des hauts et des bas de mon existence. Ce serait donner une cause bien pratique, et bien aisée, à des phénomènes dont l’immense complexité nous laisse souvent pantois. Suis-je né étrange et différent ? (auquel cas, pour quelle raison ? En vertu de l’influence des astres – que ce soit par astrologie, ou par jumbologie[7] ? Ou bien de l’activation de mauvais allèles dans mes neurones ? Ou encore du sadisme de l’impitoyable divinité qui administre les destins ?) Le suis-je devenu ? Ou bien viens-je d’une autre planète, et ais-je été déposé par des aliens qui m’ont interchangé avec le vrai Romain ? Après tout, je pourrais être un hybride, ayant, dans un corps à peu près humain, un esprit digne des petits hommes gris. Pourquoi pas ! Mais laissons le choix au bibliothécaire : à lui de voir s’il classe ce livre dans le rayon des navets de la science-fiction, ou bien dans celui des cas célèbres de la psychiatrie. Devenir par mes écrits un exemple clinique, même si c’est de maladie mentale, ce serait déjà leur donner un sens et une utilité ; mais passons ! Le fait est qu’un moment advint à partir duquel je ne fus plus vraiment le même, soit que j’avais compris plus tard que la moyenne le concept de sublimation, soit que j’avais dépensé en ces quelques années l’essentiel du réservoir de mes forces physiques, et conséquemment décidé de me calmer un peu. De là date le recentrement de mon activité sur des occupations plus intellectuelles, et la pacification générale de mon être. Mais – c’est prévisible – cette transformation ne m’entraîna pas vers la normalité ; bien au contraire. J’étais passé d’un extrême à un autre ; de la sauvagerie à la docilité, de l’impulsivité à la sur-intellectualisation ; et en moi se révélait à présent un excès de sensibilité qui rapprochait littérairement ma personne du narrateur proustien. Encore faut-il, pour bien comprendre le cortège de jérémiades qui va composer mon récit, avoir de ma personne une idée plus complète que ces généralités. Et pour cela, il faut procéder à cette gymnastique mentale particulière (que je peine grandement pour ma part à effectuer) qui consiste à se mettre dans la peau d’un individu très dissemblable de soi. Nous sommes tous, pour de multiples raisons, uniques ; mais chez la majorité des hommes, les éléments qui les séparent de leurs pairs ne sont pas si larges à franchir que cela, ou plutôt reste-t-il un fonds commun aisément accessible, qui facilite l’intercompréhension et les liens d’amitié. Il y a cependant des gens qui se distinguent par tant de singularités qu’il est pour eux plus ardu de s’accorder aux autres. Leurs passions, leurs occupations, leurs intérêts sont autres ; leur comportement, singulier ; et leur manière de voir le monde, plus ou moins différente, en raison de spécificités dans leur développement et dans leurs aptitudes. Lorsqu’à sept ans, j’avais pour livre de chevet une grammaire française, que je consultai d’abord pour les exemples plaisants qui illustraient les règles, puis (étant intrigué par d’étranges sigles comme « COD » et « COS ») pour les lois elles-mêmes, rien, absolument rien, ne pouvait m’indiquer que c’était là un loisir inhabituel, et j’imaginais candidement que la curiosité et l’agrément que me procurait cette activité étaient universellement reconnus par les autres enfants de mon âge, et que ceux-ci s’adonnaient, avec le même élan que j’éprouvais pour ma part, à se remplir l’esprit de tels contenus, alors que beaucoup répugnent précisément à apprendre ces choses. J’avais d’autres marottes : par exemple, aux âges premiers, un goût prononcé pour les dinosaures, les trains, la tragique histoire du Titanic, certains univers de science-fiction, tel celui de Star Wars ; mais ce qui rendait ces engouements insolites, c’était plutôt la forme qu’ils prenaient pour se concrétiser (car de tels sujets attirent souvent les enfants). Je veux parler d’une intensité peu commune, d’une fixation quasi obsessionnelle, très loin des petites passions qu’on voit naître chez les enfants normaux et qui finissent par s’effacer, comme meurt une brise. Je ne m’arrêtais pas à l’Iguanodon, aux Tyrannosaures ou aux Diplodocus ; j’avalais toutes les informations qui m’étaient disponibles, avec avidité, parce qu’il me semblait que mon cerveau mourrait s’il ne recevait pas pour aliment cette infinie succession de connaissances. C’était donc une sorte de gourmandise intellectuelle hyperbolique, qui attachait une importance à son objet (lequel pouvait changer, soit que j’estimais que j’avais désempli le domaine concerné, soit que je lui substituais un autre plus intéressant et offrant, par des ramifications plus profondes, un éventail plus grand de possibilités) mais était en même temps tellement impérieuse qu’elle pouvait s’accomplir avec à peu près n’importe quoi. Ainsi, parce que je suis de nature paresseuse, cet appétit se dirigeait-il vers des sujets moins nobles, mais plus accessibles, et permettant sa satisfaction d’une manière plus instantanée, quoiqu’au final, ceux-ci se révélassent bien moins puissants que ceux-là à l’assouvir complètement ; il se tournait en effet vers des livres simples, vers des films, voire des séries télévisées, où il acquérait aisément les masses d’informations (souvent superficielles) qu’il désirait ; et cette tendance se révélerait plus forte au fil du temps, pendant que décroisserait ma capacité à y résister. Mais c’est aller très vite, que passer de la « tendre enfance » à l’adolescence en quelques mots ; il faut que je tempère la vitesse de mon pas : ne nous laissons pas emporter par cette malsaine hâte qui embrume certaines parts de la réflexion contemporaine ; trottinons-donc ; voyons ainsi quels écueils une bonne lenteur permet de contourner dans le cadre de la réflexion. Disons donc, pour reprendre mon exemple sur les dinosaures, que je parcourais les pages des livres les concernant (dont certains dépassaient bien sûr le statut d’ouvrages pour bambins) en allant plus loin que les images et les banalités. Il y avait quelque chose de réconfortant dans ces classifications et ces délimitations presque parfaites en familles, en ordres, en sous-ordres etc., et dans ces noms d’espèces, parce qu’elles offraient une vision stabilisée de la nature, et qu’ils avaient cette douce fragrance antique qui instillait déjà en moi une disposition favorable au grec et au latin. Elles me rassuraient ; elles me montraient un réel codifié, où les énormes crocs du Carcharodontosaurus et les griffes gigantesques du Tyrannosaurus ne faisaient plus très peur, parce que passés sous la lumière de la science ; j’aimais cet ordre, et je souhaitais qu’il fût aussi bien respecté dans la vie quotidienne – c’était une posture avec ses avantages, ses leurres et ses dangers…

Je pourrais vous entraîner dans un grand laïus sur ce thème là, ou parler encore plus longuement des autres passions que j’ai plus haut cité, mais je préfère m’abstenir. « Quoi ? Mais qu’est-ce qui te prend ? Es-tu tombé sur la tête ? T’es-tu cogné le sinciput ? Tu écris une autobiographie, que diable : alors, raconte-nous tout », me dis-tu, lecteur ; c’est le signe qu’il est temps de revenir sur ta deuxième faute de tout à l’heure (celle que tu viens, précisément, de réitérer) et de procéder à quelques explications. Pour qu’elles soient claires et retentissantes – mais afin aussi de m’amuser un peu – j’emploierai ce ton altier et un peu péremptoire qui irrite les lycéens qui préparant le baccalauréat sont forcés de se plonger dans l’incipit des Confessions et en ressortent avec un désamour pour Jean-Jacques qui leur fait oublier La nouvelle Héloïse et Du contrat social. Puissiez-vous apprécier cette pompe minable, fruit pourri d’un culte pieux à une Polymnie trop ingrate, et dérouler dans votre esprit le long tapis rouge artisonné qui doit nécessairement l’accompagner ; ça y est, elle vient, elle est là : gaaaaaaaaarde-à-vous !

Je forme une entreprise qui eut beaucoup d’exemples, et dont l’exécution aura tant d’imitateurs, qu’un jour il n’y aura plus dans nos bibliothèques qu’un unique et immense rayon plein d’autobiographies[8]. Ou plutôt non : effacez-moi cela. Non : que l’on ne me considère pas comme ces autobiographes qui, explicitement dans un prologue, ou implicitement au début de leur texte, promettent à des lecteurs avides de vérité une sincérité qu’ils savent bien impossible. Que l’on ne me prête pas non plus (car ce serait le comble de l’orgueil) l’ambition de faire ce que réalisent miraculeusement certains auteurs âgés et aguerris en offrant, parfois même comme signe d’adieu, ces puissants témoignages que la perfection du style et cette profondeur de réflexion qu’ont permise l’écoulement du temps et le mûrissement de l’esprit élèvent aux rangs suprêmes de la littérature. Que l’on m’excuse de faire, tout au long de ce texte, le pari de l’insincérité, en mêlant par endroits le fictif et le concret ; en omettant ces épisodes que le public trouve croquant et délicieux mais qui sont en réalité dénués de tout intérêt si ce n’est celui d’établir des preuves supplémentaires de la bassesse de l’Homme ; enfin, en accentuant ou en atténuant par endroits les caractères, les impressions, et les évènements. Ceci n’est pas une autobiographie ; ceci n’est pas non plus un roman ; ceci est une tentative – qui se veut littéraire, et donc pour cette raison risque de vous rebuter – de récolter, une fois passés dans le mixeur de l’art, les fruits d’une existence plutôt tristement vécue. On pourrait parler d’un labeur cathartique purement égoïste au départ, puisqu’il visait seulement à soulager ma peine, à fixer dans ma mémoire défaillante certains détails, à effectuer une transmutation poétique de ma vie, si du moins c’est possible, qui n’aurait eu d’autre lecteur que son auteur, jaloux qu’il eût été de garder pour lui seul ses personnelles trouvailles, ou honteux de songer même à vouloir les partager. On n’écrit jamais vraiment pour soi, jamais vraiment non plus pour les autres ; mais un jour ou l’autre il faut trancher, et le jugement d’un semblable m’ayant indiqué que ce texte pouvait servir à quelqu’un d’autre (ne serait-ce que pour être critiqué, détesté, voire jeté aux ordures) qu’à mon pauvre être qui se lamentait, en le relisant, de le connaître déjà, pour l’avoir rédigé, je décidai, naïvement sans doute (à vous de me le dire), de le proposer à l’examen des autorités compétentes en la matière. Au moment où j’écris, il faudrait être Sybille pour connaître leur réponse – c'est-à-dire, la vôtre – et je ne vais pas trop conjecturer. Mais que dirais-je, si j’étais à la place du lecteur ? Que de défauts, ce texte ne manque pas. Pourtant j’ai tout fait pour qu’il plût, j’ai tout fait pour que même l’horreur et la douleur n’y fissent point souffrir, soit que l’art les transforme en objets de plaisir esthétique, soit que l’hyperbole, l’ironie ou l’humour, les raille et les amoindrisse. Certes : c’est avant tout un texte égocentrique, et même profondément. L’on dit d’ailleurs de la littérature contemporaine qu’elle est solipsistique, élégiaque et futile ; peut-être avec raison. Mais, alors, si notre temps n’est plus capable que de produire cela, si ces défauts sont entrés dans le code génétique des auteurs d’aujourd’hui (ce dont  je doute fort), autant pousser jusqu’au bout leur logique implacable, et s’en servir du mieux que l’on puisse, afin de réaliser, si les dépasser demeure tout à fait impossible, quelque chose d’au moins intéressant. Ce qui ne veut pas dire autobiographer à tout-va, comme moult le font, sans vergogne, sans trop de réflexion, et avec une célérité qui soulève plus souvent la suspicion que l’admiration (et c’est à juste titre). Ce qu’il nous faut produire, c’est de la littérature vraiment attachante, ce qu’il nous faut creuser, c’est une ouverture vers notre cœur d’Homme qui soit à la fois assez profonde pour atteindre ce qui y importe vraiment, assez large pour que le lecteur puisse l’emprunter, mais en même temps assez limitée pour ne pas le promener en laisse dans nos superfluités, et dans ces territoires qu’il convient de ne pas partager avec n’importe qui. Car quelle idée – mais ne l’ai-je pas déjà dit ? – que de vouloir tout dire ! Ce genre de projet, je le laisse, d’une part, aux Sages et aux Grands – car s’il y a des récits de vie qui peuvent nous assister, ce sont les leurs  – et, d’autre part, aux sots et aux effrontés – qui ne comprennent pas que cet art demande, comme tous les autres, une cristallisation, et non le vain verbiage qu’ils nous vendent parfois, et, surtout, que sa règle maîtresse est que ne devrait être donné au lecteur que le plus important et le plus captivant : une quintessence. Et c’est précisément cette moelle, surtout si l’on sait qu’elle peut intéresser les autres, qui nous permet de dire, lorsqu’on l’a trouvée : « j’ai vraiment vécu ». On peut voir, dans la colossale Histoire de ma vie de George Sand, un court passage sur la maladie de Chopin, à Majorque, qui témoigne précisément – par rapport à Un été à Majorque et aux lettres – d’une fixation de l’essentiel ; ce qu’elle avait décrit d’une manière encore marquée par la promiscuité de la contingence, Sand le porte maintenant à une dimension supérieure, et offre en même temps (ce qui peut paraître curieux) qu’un portrait plus définitif et plus universel du génie, un portrait plus véritable et plus profond de Chopin. Cela, les grands autobiographes, l’ont su et l’ont fait, chacun à leur manière, plus ou moins excellemment ; et, lorsqu’au cours d’une conférence à Bordeaux l’exemple sandien, que je n’étais pas sans connaître déjà, m’interpella parce que la sagacité d’un professeur avait rendu son génie plus frappant, je dis à mon cœur que vouloir parvenir à un tel résultat était un noble but. Certes, me direz-vous, je me lance bien tôt. Vous pouvez le penser puisque j’ai dix-neuf ans ; mais puisque dans d’autres domaines, d’autres ne reculent devant rien pour s’illustrer jeunots, même s’il leur manque comme à moi les qualités requises, pourquoi me réfréner ? Je ne m’étendrais pas sur le rôle fermentateur bien célèbre du temps (car sans doute faut-il en avoir fait l’expérience pour pouvoir en parler) ; j’ajouterai quand même que le recul ne suffit pas, qu’il ne fonctionne pas sans réflexion – et tous les vieux ne sont pas sages ! – et que j’ai bien le droit de me faire une rétrospective à vingt ans, ne serait-ce que pour la critiquer à trente, la brûler à quarante, et la recommencer à quatre-vingt-dix ans. Entendons-nous bien cependant : ne me comprenez pas de travers, tout cela ne signifie pas qu’il faille porter sur son passé une attention continue, nombriliste, excessive. Philippe Jaccottet n’a-t-il pas dit que l’« attachement à soi augmente l’opacité de la vie » ? Mais dans ses entretiens, et surtout dans son œuvre, il montre quels bienfaits une énonciation de l’essentiel du vécu peut apporter et à soi et aux autres. Loin de moi la prétention de vous proposer dans ces pages un tel résultat de condensation parfaite : c’est impossible à dix-neuf ans ; en tout cas, je ne fais pas partie de ces bienheureux qui pourraient y prétendre. Il s’agit seulement de conduire une tentative. Qu’elle échoue lamentablement, je ne me plaindrai pas ; qu’elle réussisse, j’en serais content ; qu’elle ne plaise qu’à moi, au moins, elle aura pu servir à un être humain. Résumons. Ne pas tout dire, donc ; ne pas être ennuyeux, aussi ; faire rire, même. Bien ; en voici un projet. « Il lui va lui falloir changer de chaussettes, tant ses chevilles ont gonflé », plaisantez-vous, en riant dans mon dos (et qu’il est dommage que je ne puisse être derrière le vôtre pendant que vous me lisez, pour rétablir un peu l’équilibre des pouvoirs entre auteur et lecteur, qui, ces temps-ci, tendent à tous osciller du côté du second !). Je vous invite à ne pas dissimuler ce genre de réactions : c’est justement ce que je cherche à provoquer chez vous ; toutefois comprenez ce qui va suivre : petit, j’ai eu ma période « romans dont vous êtes le héros », mais j’ai très vite et de loin préféré l’amusement bien plus malin d’un Jacques le fataliste et son maître – vous savez par conséquent à quoi vous attendre ! Et s’il y en a parmi vous qui pensent que je fais preuve de trop de prétention, qu’ils sachent que ce n’est pas de leur vie que je parle, mais de la mienne ; et que je ne la propose ni comme un modèle, ni comme un repoussoir, mais comme la simple illustration de la route que l’entité que ma volonté contrôle (ou plutôt essaie de contrôler) a suivi.

[…]

Quant aux autres qui doutent sur ma capacité à assurer le bon déroulement du récit, je leur admettrais que je suis autant sceptique qu’eux. Lier le jeu littéraire (car l’on verra bien des pastiches, et moult allusions, dans ces carnets) au témoignage sérieux (d’une personne extrêmement timide, particulière, et très mal faite pour cette société), est-ce possible ? Est-ce même souhaitable ? J’avoue que je l’ignore. Suis-je en mesure, suis-je capable, de décrire « cela », de disséquer littérairement ce trouble qui m’a toujours habité, cette « tare », à ceux qui en sont exempts, à ceux qui n’ont pas à en souffrir ? S’il y a œuvre méritante et tâche digne pour quelqu’un qui se targue d’écrire, ne serait-ce pas celle-là ? La forme (très bizarre) que j’emploie est-elle adaptée à mon souhait ? Je ne sais pas. Que ma contrefaçon d’assurance de tout à l’heure ne prête pas à tromper : mon écriture est zététique ; je suis un chercheur ; et s’il y a une « vérité » quelconque dans ce texte, elle ne m’apparaît pas à cet instant même, alors que je rédige ces lignes, mais peut-être la trouverais-je, plus tard, ou à la fin ; ceci étant dit, je veux mettre en place tous les moyens nécessaires pour y accéder, si c’est du moins faisable. Ayant ce bel objectif en tête, j’ai décrété qu’il fallait pour l’accomplir devancer mon instinct spontané ; j’ai subséquemment refusé la facilité qui s’offrait à moi, qu’était celle de faire une manière de roman autobiographique, d’un accès facile à tous, s’écoulant selon la seule chronologie, présentant une forte unité de structure comme de style, et de lecture rapide, sinon éclair. Je ne voulais pas en même temps m’éloigner du public, et produire quelque chose de vraiment sibyllin, parce que si l’une de mes visées était d’atteindre cet élément léger, insaisissable et peut-être ineffable, à la poursuite duquel nous sommes tous (souvent inconsciemment) ; une autre était de produire un témoignage qui fût lisible, et une autre encore de « plaire » (ne serait-ce qu’à moi).

Il me fallait constituer la figure la plus apte à s’accorder à mon projet, et ce ne pouvait être une de ces formes préconçues et prépensées que le mauvais écrivain se propose de suivre avant de prendre la plume ou de taper sur son clavier. Je disposai d’innombrables fragments déjà écrits, qu’il s’agissait d’agencer, d’augmenter, et auxquels il me faudrait adjoindre des transitions et ces passages qui me manquaient encore. Je décidai de me laisser porter par l’écriture, et de voir comment s’agencerait tout cela. Et le temps passant, des motifs commencèrent à poindre, une structure à s’établir d’elle-même, une réflexion à se mener, et je décidai alors de suivre le cours des choses, de voir si de ces éléments épars pourrait naître quelque ensemble charmant. A présent, cela ne relève plus de moi : c’est à vous de juger, comme l’on dit. Mais je suppose que vous avez déjà formé dans votre esprit une opinion négative à l’envers de ce texte ; c’est votre droit ; je vous comprends. « Futile dès les premières pages, c’est très révélateur », vous dites ; vous allez dans la première librairie d’occasions venue ; le gérant vous octroie contre cette nullité un euro symbolique. Vous n’avez sans doute pas tort dans mon cas (je vous prie instamment toutefois de ne pas croire que cette opinion puisse s’accorder aux autres ; il y a des textes merveilleux dont la première page ne captive pas vraiment ; pourtant quelle perte serait-ce de rester à celle-ci !) Mais c’est vrai, d’habitude, un premier chapitre, c’est accrocheur : ça vous entraîne dans un pays lointain, ça vous fait entrer dans l’existence d’un héros ou d’un brigand, ça vous donne des ailes ; en tout cas, ça ne passe pas cinq pages à dresser une doctrine littéraire qui paraîtra autant absconse au néophyte que l’homme de lettres la jugera nullarde. Eh bien ! Vous m’en voyez contrit. Dans mon aspiration à briser la solitude, je conjecturais que tu pourrais devenir, lecteur, le partenaire de mes jeux de mots idiots et de mes équipées insipides, mieux encore – mon ami, apte à me serrer la main au travers des pages, et à me pardonner au moins un peu toutes mes absurdités. Soyons quittes tous les deux de cette équivoque, veux-tu, et donnons à notre lien de nouveaux fondements. Qu’à ce faux-départ succède donc un nouvel incipit mieux brossé, moins alléchant, plus traditionnel, plus commercial et donc plus commun. Après tout – vous me l’accorderez – mieux vaut figurer un bon mois au sommet de la liste des ventes, que rester deux mille ans dans le cœur des Humains. Qu’il en soit donc ainsi !

 



* Vous trouverez dans l’appendice D de brèves notices concernant les auteurs peu (ou pas) connus cités dans les Carnets.

** Remarquez cependant qu’il faut tout de même parcourir cette « note préliminaire », et donc avoir ouvert le recueil, pour le comprendre.

[1] Je souligne. Cette phrase n’avait pas, à l’origine, le sens ironique qu’elle présente maintenant.

[2] En décembre 2008, lorsque leurs meilleurs passages furent dactylographiés pour la première fois, ces carnets faisaient moins de 13000 mots, ce qui représente à présent un peu plus que le nombre moyen de mots par chapitre.

[3] Je ne veux pas qu’on me tienne responsable de la perpétuation d’un mythe ; sachez donc que cette pratique n’est pas fondée historiquement.

[4] Les Spartes (Σπαρτοί ; à ne pas confondre avec les Spartiates), ou hommes semés, apparaissent dans le mythe de la fondation de Thèbes. Sur ordre d’Athéna, Cadmos sème les dents d’un dragon qu’il a vaincu ; ces graines très spéciales produisent rapidement des guerriers tout en armes, qui aussitôt se battent entre eux, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que cinq, qui finissent par faire la paix ; ils aident ensuite Cadmos à édifier sa ville.

[5] La mort de Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie, est un texte de Marcel Proust inclus dans Les Plaisirs et les Jours.

[6] Fée irlandaise dont les cris annoncent la mort.

[7] Pseudoscience parodique inventée par des physiciens pour se moquer de l’astrologie.

[8] Tout le monde aura reconnu la phrase originale derrière cette piètre contrefaçon ; phrase d’ailleurs assez équivoque, selon la lecture qu’on en fait – vanité d’un côté, simple constatation, de l’autre (comme le soutiennent Leo Damrosch, et le bon sens), du fait qu’il n’y a et n’aura jamais deux Jean-Jacques Rousseau : seul lui est capable d’écrire son autobiographie…