Poème généthliaque composé à mon sujet par un kakos daîmon ; suit sa réponse par un ange

« Tu n’es pas destiné, mon gentil nouveau-né,

A composer des livres et à les publier.

C’est à moi, pauv’petit, que revient le devoir

De te l’apprendre avant qu’il ne soit trop tard.

Un ange va arriver, quand je serai parti,

Qui tentera en vain de nier ce que j’ai dit ;

Surtout ne l’écoute pas ! C’est un fieffé menteur ;

Des faiblesses humaines un vilain contempteur,

Capable de faire croire à un benêt complet

Que dans l’art littéraire il pourrait se verser.

N’essaie pas d’écrire ; tes livres seront vains !

Si tu crois qu’ils pourront te faire gagner ton pain,

Tu te fourvoies mon brave ! Ou qu’ils t’apporteraient

Je ne sais quelle gloire auprès des vieux lettrés...

Mais si tu veux qu’on rie de tes pauvres écrits

De Seattle à Séoul en passant par Paris,

Que d’infâmes journalistes, sans même avoir lu,

Par leurs critiques acides, te préparent la cigüe,

Que le nom de tes œuvres devienne synonyme

De guano, de gadoue, de fumier et d’abîme,

Alors vas-y, lance-toi ! Mais ne viens pas te plaindre

Des obscures manières dont l’on va te dépeindre,

Et des obscénités qu’on dira sur ton nom ;

Je t’aurai prévenu : l’écriture, c’est non !

Songe plutôt, mon petit, à un travail aimable,

Et qui ne soit en rien un labeur aliénable :

Esclave, ouvrier, professeur au lycée...

Je sens que l’ange arrive ; je vais devoir partir,

Retiens bien mon avis ! nourris-toi de plaisir

Tant que tu le pourras, écris si tu le veux,

Dans des carnets secrets, éloignés d’autres yeux,

Mais jamais, oh, jamais, sache-le, mon bébé,

Ne te laisse emporter à te faire publier ! »

 

La réponse de l’ange

 

« Il y a dans l’atmosphère des résidus de souffre...

Oh ! Ce vilain démon est sorti de son gouffre.

Que t’a-t-il raconté ? Je ne le veux savoir ;

Oublie-donc tout cela : c’est un trompeur notoire.

Je te sens, mon trésor, préposé au succès ;

Tu vas bientôt rejoindre des auteurs français

Le glorieux Panthéon. Ton futur m’est limpide ;

Très tôt tu jouiras d’une gloire solide :

A douze ans seulement toute la France aura lu

Tous tes premiers poèmes d’adolescent joufflu ;

A dix-huit révolus entreront en Pléiade

Une belle anthologie de tes rodomontades.

Une fois parvenu à la télévision,

Même les grands chroniqueurs te féliciteront.

Ton beau nom règnera sur les deux hémisphères

Et suffira à lui seul pour faire cesser les guerres.

Une fois le Goncourt eu, les Nobel remportés –

En plus du littéraire, celui de la Paix –

L’Académie Française ouvrira sa coupole

Pour qu’un hélicoptère, dans une scène de gloriole,

Vienne te déposer, sans avoir à marcher,

Sur le siège même que tu vas occuper.

Mais ce n’est pas assez ; ces médailles de village,

Ces concours de terroirs ne sont que badinages ;

Il te faut maintenant entrer en politique

Et suivre une carrière des plus hyperboliques.

Les élus d’Amérique, réunis en Congrès,

Ont bientôt convenu d’aussitôt amender

Un important article de leur Constitution :

Elle t’est ouverte, la porte de la Blanche maison !

Une fois installé dans le bureau ovale,

Et hissé aux commandes d’un puissant arsenal,

Te voici président de toute la planète,

Et tu peux la plonger dans une éternelle fête.

C’est là le beau destin qui t’attend, mon bébé ;

Il te suffira juste un jour de publier

Un ouvrage quelconque ; quelle que soit sa valeur,

Il t’entraînera droit au sommet du bonheur.

Pour cela, mon enfant, il faut être bien sage,

Bien te brosser les dents, boire de nombreux potages,

Manger des épinards, bien faire tes devoirs,

Ne pas fainéanter, te coucher tôt le soir,

Être courtois, poli, agréable et gentil,

Bref, aussi vénérable qu’un auguste muphti.

Sois béni, mon enfant ; je m’en retourne aux Cieux ;

Puisses-tu suivre mes ordres et devenir vertueux ! »