Les supplices d’un khâgneux, les longues tribulations

D’une déesse ressentant pour lui une compassion

Sans nulle autre pareille, les crimes des Olympiens,

La mission de Mercure dans le monde des humains,

Le retour du héros dans sa belle cité

Et le combat des dieux sur les hauts de Chaniers :

Tel seront, ô lecteur, les sujets de mon chant.

Puissent m’assister les Muses que j’invoque à présent

Car sans elles aucune œuvre ne peut être accomplie :

Qu’à Calliope se joignent donc la joyeuse Thalie

Et l’aimable Érato[i] : c’est sous leur patronage

Que j’entonne et mes chants et mes doux badinages :

Puissent-elles veiller à ce qu’aucun ennui

Ne gagne le récit que je vais vous conter !

Toute l’Assemblée des dieux s’employait à manger

Dans la vaste cantine des sommets olympiens

Des fumées[ii] délicieuses arrosées de nectar,

Et des toasts ambrosiaques[iii] que n’égale rien

Dans le gaste ici-bas où nos vains pas s’égarent.

Quelle profusion c’était de rires, de mots légers

D’éructations grotesques, de borborygmes odieux ;

Car les repas divins comme ceux de ce bas-monde

S’ils commencent finement, finissent immondement.

Solitaire et assise à distance des autres

La déesse Eleos qui prend tout en pitié

Et gémit sur les peines de tout être vivant

Remuait sa cuillère avec mélancolie

Dans son écuelle pleine. Elle avait en son cœur

De bien pesantes peines ; et par l’une d’elles était

Tout à fait déprimée – à vouloir en mourir,

Si bien qu’à cet instant où son cœur la serrait,

Etre femme mortelle ne lui eût pas déplu.

Le moment arriva où elle ne pouvait plus

Faire semblant d’apprécier les excès de frairie

Et les sornettes sordides de Satyres soûlauds,

Tandis que dans son âme se suivaient les sanglots.

Elle poussa un grand cri. Tous les chants s’arrêtèrent ;

Les phorminx d’Apollon et les flûtes de Pan

Stoppèrent leurs morceaux (quelle joie pour les tympans !)

Et les divines oreilles se tournèrent vers Pitié –

La déesse Eleos – qui se mit à clamer.

« Depuis deux ans déjà les revers du destin

S’accumulent sur Iule[iv] – et vous ne faites rien !

Seriez-vous devenus des dieux épicuriens

Se tenant à distance, négligeant les humains ?

Depuis deux ans déjà vos banquets me dégoûtent

Votre ambroisie m’écœure et vos repas fumeux

Me causent des diarrhées et des indigestions ;

Et je suis sur la pente d’une grave inanition… »

Elle allait continuer… Mais Bacchus se leva :

L’enivré Dionysos, au ventre empli de piot,

De sa voix d’alcoolique lui tint ce rude propos :

« Si tu n’veux pas bâfrer, tu nous rends grand service !

Car avec le peu qu’l’on reçoit d’sacrifices

Moi je n’vais pas m’plaindre si j’peux m’doubler ma part !

S’n’y avait pas ces drôles de néopaganistes

Nous mourrions tous de faim… » Son discours prit fin –

Il venait de tomber en coma éthylique,

Ajoutant à la foule des bacchantes endormis

Son corps sale et suant tout baigné de vomi.

Le silence s’installa pendant quelques instants

(Si l’on excepte des ivres les affreux ronflements)

Puis Jupiter Tonnant, l’assembleur de nuées,

Le maître de l’Ida, le vainqueur de Typhon[v],

L’amant d’Eurynomé[vi], d’Anankè[vii] et d’Alcmène[viii]

Et de Dia[ix] et d’Égine[x], et d’Europe et d’Io[xi]

Enfin... Le père des dieux, aux nombreuses épithètes,

Se leva de son trône et cria à tue-tête :

« C’est pour ça que tu viens de gâcher mon repas ?

Pour un pauvre être humain ? Pour une larve comme celle-là ?

As-tu perdu l’esprit, déesse pathétique ?

Oublies-tu que les Parques ont réglé le destin

De cet Iule dont tu parles, de ce moins que rien ;

Et que moi-même le hais, ce niais vaniteux

Qui un jour osa dire en plein cours de grec

Que je n’étais rien d’autre qu’un coureur de jupons ?

— Et il avait raison » marmonna dans son crâne

La fille de Rhéa : Junon, femme fidèle

D’un homme ayant commis bien plus d’adultères

Qu’il n’y a en Afrique de grains dans le désert.

« Pitié, Pitié ; cesse donc ! » continua Jupiter,

« Extrais de ton esprit la pensée de cet homme !

Car pour moi j’interdis à tout être divin

De vouloir assister Eleos dans ses pleurs ;

Et quiconque songera à sauver ce Julien

Subira de mon Foudre la pire des fureurs !

Quant à toi, Eleos, je te défie d’agir

Et d’épargner à l’homme ce qu’il a à souffrir. »

Eleos implorait le divin auditoire

Mais les dieux masculins la trouvaient dérisoire

Et les grandes Olympiennes la regardaient de haut

Et les rares déités qui partageaient sa peine

N’osaient pas affronter le regard de leur Père.

Alors Pitié comprit qu’il était inutile

De chercher leur appui et partit sous les rires.

Elle sortit du grand hall, furieuse, et atterrée

Et alla derechef les Parques consulter

Pour s’assurer des dires du petit de Saturne.

Morta coupeuse de fil entendant sa question

Répondit aussitôt que c’était déraison :

« Méfie toi, ô Pitié, de l’orgueil olympien !

Dans l’Ordre des Esprits tu n’as que mince place

Et excéder ton rang rendrait furieux plus d’un !

Écoute donc mon conseil : médite bien la menace

Du terrible Cronide[xii] ; révise ton agenda.

Car Nienna tu n’es pas, une Valië d’Arda[xiii],

Tenue en haute estime par les elfes et les hommes

Et admise au sein même du Conseil des Plus Grands,

Mais une frêle déité sans autel, sans fanum ;

Car dans ce panthéon comme chez ses pratiquants

Pitié a synonyme le seul apitoiement

Et invoquer ton nom c’est perdre son honneur.

Tu n’es pas une des Douze et les douze te méprisent

Il te faudra ruser si tu veux les convaincre

Mais pour moi je te dis qu’il n’est pas de secours

A porter à ton Iule ; et si tu veux l’aider

Autorise-moi plutôt à lui couper son fil

Car c’est là, Eleos, ce qu’Iule voudrait

Et le plus tôt le mieux – si j’en crois ses pensées. »

Et Pitié prit bien peur en entendant ces mots.

Délaissant le palais elle descend la montagne

Et s’arrête en dessous de la mer des nuées.

De son aire élevée toute la terre s’offrait

A son regard divin qui perce tous les murs ;

Elle le dirigea vite vers la ville de Poitiers ;

Et elle le vit, son Iule, tout seul dans sa chambre,

A en verser des larmes, allongé sur son lit !

A cette vision poignante son cœur se brisait.

« Comment se disait-elle, peut-on être si cruel ?

Comment peut-on laisser un être si chétif

Subir incessamment un exil corrosif ?

Y aurait-il tant de haine dans les âmes du ciel[xiv] ?

Serais-je donc la seule de toutes les déités

A plaindre ce pauvre homme, par tous abandonné ?

Je le vois qui soupire et qui n’aime plus la vie –

Voici que le temps presse ! Car il veut la quitter ;

Et mes pairs ne feront rien pour l’en dissuader.

Je le vois qui déjà dans son sombre cachot

Apprête le lacet, prononce ses derniers mots ! »

A sa bouche elle porta sa main droite qui tremblait

Et ses pleurs redoublèrent ; mais elle cessa soudain

Et à la compassion succéda la colère :

« Que m’importent les menaces du dieu de l’adultère !

Serais-je devenue une amorphe déesse ?

Qu’ai-je besoin de l’aide de ces fats paresseux !

Je sauverai mon Iule – oui j’en fais la promesse !

Je le délivrerai de ce lieu scandaleux

Dus-je en perdre mon numen et toute ma puissance !

Mais comment y pourvoir ? » et la déesse pense

Alors qu’elle est perdue : « Je n’ai guère de pouvoir

Hors celui de pleurer pour les gens éperdus,

D’intercéder pour eux auprès des Olympiens.

Que je suis malheureuse ! Que je suis bonne à rien !

Je n’ai plus de crédit à leurs yeux de barbares.

Oh, maudits soient-ils donc, ces vituleurs paillards !

Il me faut bien pourtant assister ce garçon ! »

Soudain elle se détend dans sa méditation

Une idée est venue ; mais la crainte la reprend ;

Car elle risque beaucoup en la concrétisant.

« Mais par pitié pour Iule, je vais y procéder »

Dit-elle résolue et cessant de pleurer

Car il est plus que temps de lancer son projet.


[i] Calliope est la Muse de l’éloquence et de la poésie épique ; Thalie inspira la comédie ; Érato préside, comme son nom l’indique, à la poésie lyrique et érotique.

[ii] Le sacrifice d’un animal était chez les Grecs un rite important au cours des fêtes religieuses, qui suivait des étapes bien précises qui différaient selon la divinité (chtonienne, olympienne ; « préférences » du dieu…) et les habitudes de chaque communauté. Dans la plupart des cas l’offrande au dieu concernait plusieurs parties de l’animal (le sang pour les chtoniens ; la fumée pour les olympiens ; la graisse etc.) ; les autres étaient consommées par les convives du banquet public qui s’ensuivait.

[iii] L’ambroisie est une substance divine ayant plusieurs fonctions. Avant tout nourriture, elle peut devenir onction de purification (sorte d’embaumement des corps des héros ; moyen de supprimer les souillures).

[iv] Le véritable Iule mythologique est Ascagne, le fils d’Énée. Ici le prénom est utilisé par snobisme et non sans affectation pour désigner Julien.

[v] Typhon, fils de Gaïa et de Tantale, était un Titan maléfique assez puissant pour être craint de tous les Olympiens. Après les avoir fait fuir, il réussit à emprisonner Zeus lui-même, qu’il a sévèrement blessé. Typhon est vaincu par les stratagèmes de plusieurs divinités qui parviennent à l’affaiblir. Enfin, à l’issue d’un deuxième combat contre Zeus qui a été libéré, il est enseveli sous l’Etna, à l’instar d’Encelade.

[vi] Eurynomé est une divinité primordiale qui, aimée de Zeus, a enfanté Asopos et les Charites.

[vii] Anankè : ce mot signifie « nécessité » en grec ancien. Cette déesse personnifie donc la destinée et la fatalité.

[viii] Alcmène, la femme d’Amphitryon, est un personnage bien connu, repris à moult reprises par les auteurs comiques. La même nuit elle reçoit en son lit Zeus qui a pris l’apparence de son mari, puis son mari lui-même ; de ces deux unions naissent respectivement Héraclès, demi-dieu, et Iphiclès, humain.

[ix] Dia est la femme du Lapithe Ixion. Elle a aimé Zeus sous la forme d’un cheval. C’est la mère du roi des Lapithes, Pirithoos, dont on ne sait pas au juste s’il est fils d’Ixion ou de Zeus – ce même Pirithoos épouse Hippodamie, et c’est au cours de leur mariage qu’a lieu le célèbre combat des Lapithes et des Centaures.

[x] Égine était une nymphe, fille d’Asopos (cité plus haut), que Zeus, sous la forme d’un aigle, enleva. De leur union naquit Éaque, qu’elle abandonna sur une île déserte ; à la demande de son fils, qui n’aimait guère la solitude, Zeus changea les fourmis de l’île en humains ; Éaque devint alors le roi des Myrmidons (= fourmis).

[xi] Io était une prêtresse d’Héra, la propre femme de Zeus, mais cela n’empêcha pas le coureur de jupons de s’en amouracher sous la forme d’un nuage.

[xii] Zeus a tué son père Cronos (= Saturne), d’où ce nom.

[xiii] Il est ici fait référence à la mythologie ardarine (= d’Arda, le monde inventé par JRR Tolkien). Nienna fait partie des Valar auxquels Dieu le Créateur, appelé Eru Illúvatar, a confié l’intendance du monde. Elle pleure les souffrances et les deuils causés par l’Ennemi à Arda et à ses habitants, tout en enseignant la pitié et la compassion. Sa présence parmi les Aratar, les plus puissants des Valar, est un signe de l’importance que Tolkien donne dans son œuvre à ces thématiques chrétiennes, figurées à la fois par Nienna et par le Maia Olórin (= Gandalf) qui les a apprises auprès d’elle.

[xiv] Reprise plagiatique d’un vers célèbre du début de l’Énéide de Virgile : « […] Tantaene animis caelestibus irae ? » (v.11).