Je vous propose plus bas un extrait du troisième chapitre ("L'hypokhâgneux") du deuxième livre (qui concerne le séjour à Poitiers). Pour vous donner une idée, voici l'un des épigraphes (nombreux) de cette partie (Du côté de Poitiers):

Je chante les épreuves du dépressif qui dut quitter sa maison bien-aimée

Et qui, prédestiné, gagna Poitiers, sur les rivages du Clain ;

Il fut longtemps malmené et sur terre et dans les trains

A cause de la colère tenace du cruel Destin

La prépa aussi l’éprouva à foison, jusqu’à ce qu’il pût quitter cette cité

Et offrir aux Français et aux restes du monde

Le récit intenable de souffrances impossibles.

Note : il s'agit d'une fiction, vous l'aurez bien compris. Autofiction si l'on veut pour certains chapitres plus réalistes (dont le narrateur est alors Romain [c'est mon deuxième prénom]), mais d'autres sont de véritables délires et mettent en scène un certain Stéphane (mon troisième prénom) au milieu des périples de la vie en prépa au lycée "Léon Perrault" de Poitiers". Au menu : science-fiction, pastiches d'auteurs, parodies, fantasy, et, tout simplement, ridicule littéraire, le tout porté par un style inimitable, et rendu incompréhensible à 99,9% des locuteurs de la langue française par le recours volontaire à des termes d'ancien et de moyen français, de patois, de dialectes, à des néologismes... dont certains ne figurent même pas dans les (pourtant remplies!) bases de données du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.

Mais il est temps de vous (je ne sais pas trop si je devrais utiliser ce pronom, je ferais mieux d'employer le "tu", parce qu'il n'existe sans doute pas plus d'un lecteur de mon blog, voire je, puisqu'il s'agirait dans ce cas de moi-même et moi seul...) donner l'extrait. Note : il s'agit d'un pastiche de La Religieuse de Diderot : en bref, non pas les horreurs du couvent, mais les horreurs d'une hypokhâgne et d'un lycée imaginaire. Les personnages sont imaginaires eux-aussi. Le questionnaire de rentrée que j'ai eu en hypokhâgne n'avait rien à voir avec celui-ci, je vous rassure.

III – L’hypokhâgneux

 

« Des horreurs si multipliées, si variées, si continues ! Une suite d’atrocités si recherchées dans les âmes religieuses ! Cela n’est pas vraisemblable »[1]

 

La réponse électronique de Monsieur le préfet de la Vienne, s’il m’en fait une, me fournira les premières lignes de ce récit[2]. Avant de lui écrire, j’ai voulu le connaître. Aussi me suis-je, un jour qu’il n’y avait, comme par miracle, personne dans les salles informatiques de la résidence, connecté à un site qui présentait cet homme ; il me parut intègre et loyal ; cultivé et gentil ; du genre compatissant ; ses fonctions officielles dans l’administration me laissaient penser qu’il étudierait mon cas avec, outre la bienveillance qui lui semblait si naturelle, un intérêt certain, et, peut-être, l’envie d’améliorer concrètement mon sort. Je lui envoyai donc par courriel un récit de mes déboires, liant la précision à la franchise, le style à l’exhaustivité ; je dus le fractionner, tant il était longuet, en plusieurs envois (et vous saurez bientôt par quel terrible moyen je pus produire un texte à ce point interminable) ; c’est, ici, le résumé de l’abrégé du condensé de son sommaire, que je vous invite, autres lecteurs, à lire.

 

            Monsieur,

            Je ne vous ferai pas grand détail de mes premières semaines ; c’est le temps le plus doux de la vie en prépa ; mais il ne faut sans doute pas le clamer aux quatre chemins, car ce n’est pas un avis tout à fait partagé. En effet il est sûr, Monsieur, que sur cent étudiants qui quittent ce navire avant le premier mois, il y en a peut-être cinquante qui préfèrent se prélasser dans les bancs de l’amphi, mais il y en a aussi cinquante autres qui fuient par détresse, par peur, ou qui deviennent fous. Il arriva un jour qu’il s’en échappa un de ces derniers d’une des classes où on le tenait renfermé. Je passai justement dans le couloir ; il tomba, littéralement, sur moi, comme un mort-vivant. Je ne vis rien, durant cette année là, qui ne me portât plus à la compassion, que cet être misérable. Il était presque nu, avait la tête blême ; sur sa peau délaissée du lavage quotidien se voyaient les scarifications qu’on avait exigé pour qu’il rédimât ses erreurs de khôlle ; ses yeux épuisés de fatigue vrillaient dans des orbites cireux ; il ne semblait pas voir où il allait, sa rétine ayant conservé l’impression des pages de cours qu’il s’était farci le soir précédent ; sa bouche, entrouverte en un rictus horrible, éructait presque automatiquement des déclinaisons que son état second rendait encore plus fautives qu’il ne les croyait connaître ; il se frappait les tempes pour faire cesser cette involontaire litanie, mais sans succès ; il hurlait alors par intermittences, insultait ses congénères qui commençaient à nous entourer, l’air grave (mais peu surpris, comme s’ils avaient l’habitude) ; puis, finalement, après avoir chuté, n’ayant pu qu’à moitié s’accrocher à mon manteau (qu’il humecta par là même d’un mélange de sang et d’une bave tellement étrange qu’on eût dit que c’était une partie de son cerveau trop exténuée pour rester à l’abri de sa boîte crânienne qu’il avait recrachée), il partit en rampant vers l’infirmerie, à la manière de quelqu’un que possède Pazuzu[3]. Je fus d’abord tétanisé ; puis je tremblai, comme si j’étais moi aussi touché par son delirium, ou gagné par l’esprit maléfique susmentionné ; ensuite je voulus suivre son exemple, prendre l’escampette et m’enfuir de prépa. On pressentit quelle conséquence pouvait avoir cette affaire sur le cours de mes études ; on me retint ; une responsable monta me voir, me parla longuement, mit bien vite fin à mon projet. On me dit de cet étudiant je ne sais combien de mensonges ridicules mais subtilement donnés : qu’il se croyait entré en commerce avec les Muses ; qu’il était arrivé au lycée dans le même état que celui où il s’apprêtait de le quitter ; qu’une maladie dermique était la cause de ses cicatrices ; que son bégaiement, empirant, avait produit la sorte de mania langagière à laquelle j’avais assistée ; ou plutôt (car on se contredisait bien) que c’était un fan des Surréalistes, et qu’il le faisait tout à fait consciemment ; en tout cas, que ni les cours, ni les khôlles, ni la nourriture du self, ni l’impossibilité de réguler la température des douches ou de changer de sommier, ni l’état des chambres de la résidence (ces chambres sont des bauges vouées au dépérissement), n’étaient en cause dans cette crise. Je protestai ; un de ses amis, tout pâle, qui était près de là, voulut donner des preuves de la culpabilité de l’institution ; on le lui interdit. Je compris qu’on souhaitait au plus vite enterrer cette affaire : je ressortais du bureau, lorsque je revis des personnes de la classe du pauvre étudiant, soudain devenus incapables de me donner son nom ; l’on avait enlevé sa chaise dans la salle de cours ; la chambre qu’il avait occupée pendant ces quelques semaines avait rapidement changé de propriétaire ; il subsista si peu d’indices concrets de son passage en prépa, que certains se persuadèrent qu’il n’avait jamais existé ; et, lorsqu’un peu plus tard, je revis son ami, précédemment cité, et lui demandai où en étaient les choses, il ne me parla pas, mais me désigna, sur son cou, une marque de gifle puissante, que cachait à moitié son épaisse tignasse, avant de me faire le signe de la bouche cousue. Il y eut d’autres cas de ce genre durant cette première époque, si je m’en fie aux informations que je glanais non sans risques sur un site internet clandestin qui cherchait, depuis des années, à révéler au monde la face cachée du lycée. Photos à l’appui, un rédacteur anonyme décrivait le cas d’un ancien khâgneux qui, pendant un devoir de six heures un samedi matin, avait définitivement perdu la tête ; placé, depuis, en hôpital de jour, il ne s’exprimait plus qu’en gargouillements, et ne se séparait jamais d’un exemplaire original du Gaffiot qu’il appelait « Mon précieux ». Je ne parvins pas pour ma part, et je pense que vous non plus ne le pourriez pas, Monsieur, à lire ces articles sans avoir larme à l’œil. Cependant vous ne sauriez retrouver ces preuves : le site a disparu, ses rédacteurs avec. Un jour nous fumes tous conviés dans la salle de conférence (et par conviés, je veux dire obligés de s’y rendre) ; nous en ressortîmes ébranlés ; nous avions été les spectateurs d’une scène d’inquisition terrifiante : il nous fallait supporter la vision des tourments infligés aux responsables du site, sans produire de sanglot, sans nous barrer la bouche, sans rien montrer d’horreur – ceux qui ne se retenaient pas, on les amenait, eux aussi, sur le banc des accusés, et on les traitait avec encore moins de pitié que les autres. Alors, moi aussi, durant le jour, j’oubliai ; mais le soir, avant d’aller coucher dans ma cellule, égrenant moult fois mon chapelet khâgnard et répétant les Noster Cicero et les Ave Diderote, luxis plenus à foison, je revoyais ce jeune homme, et me demandais si d’entre tous, il n’était pas le seul à avoir raison.

 

*

 

Mais il semble, Monsieur, et vous m’en excuserez, que, pour capter votre attention, j’ai commencé, pourrait-on dire, trop promptement mon récit, et l’ai peut-être trop vite porté vers la noirceur ; certes : elle en constituera la matière principale, mais il y eut aussi quelques moments de joie qui, quoique souvent mêlés à un brin de terreur, parce qu’en prépa rien n’est manichéen – si ce n’est l’opposition frontale entre certaines personnes dont j’aurai plus tard à vous parler – et de ces moments, je me propose de vous en conter quelques uns dans mon texte. Mais d’abord, je voudrais vous parler de mes professeurs, de leurs bizarreries, de leurs excentricités, qui pimentent nos cours, les portant tantôt vers le rire, tantôt vers l’épouvante, et tantôt dans une étrange mixture où les deux se mêlent en proportions égales. Je me souviendrais toute ma vie du premier cours avec Monsieur Trabons, Professeur de littérature.

Nous attendions depuis plus de cinq minutes dans la salle de classe ; pas un signe du prof ; il y avait cependant marqué au tableau, d’une écriture que l’on ne pouvait que juger magistrale : TRABONS, DOUBLE DOCTEUR ES LETTRES. La plupart d’entre nous analysaient, soit par le dialogue, soit en pensée, ce que signifiait cette marque d’amour-propre de la part de ce « docteur » qui avait pris grand soin de poser monumentalement son identité devant nous, comme s’il désirait que, pendant qu’il nous gratifiait de cette absence que certains employaient plutôt mal en bavardages non liés à cette inscription, nous songions à ce ces mots et à inscrire au plus profond de notre crâne que nous allions avoir affaire (s’il daignait se montrer) à quelqu’un d’assez regardant de ses titres, fier de sa double thèse – en bref, d’une sommité. C’était assez terrifiant, et je m’attendais au meilleur comme au pire, perdu dans mes réflexions.

Ce fut un coup brusque et soudain ; la porte s’ouvrit. Et Monsieur Trabons entra. Il y avait dans sa démarche, dans son allure, un attrait magnétique, qui força illico tous les regards à se porter vers lui, tandis qu’il se dirigeait prestement vers l’estrade. Il ne nous laissa guère le temps d’intégrer et de commenter intérieurement les points notables de sa physionomie : à peine arrivé au bureau, il s’immobilisa, se tourna vers nous, et déclama, sans préambule, à une vitesse et avec une maîtrise que l’on n’aurait crues possibles qu’en l’imagination :

« Vous êtes arrivés ici comme des morceaux de chair dépourvus d’âme ; comme un ignoble troupeau d’ignorants, ayant bien peu de cervelle, et pour seul mode d’emploi de ce noble instrument, le salmigondis que le Secondaire a bien voulu vous transmettre, et dont la très-relative efficacité varie selon le budget de l’Éducation nationale, la sottise ou la présence d’esprit des faiseurs de programme, et le salaire de profs. Mais vous êtes dans le Supérieur à présent ! Vous avez eu en effet votre bac ! Ouah ! Votre bac ! Onomatopée presque aussi grossière que le sens qu’elle transporte ! Bac bac bac ! Tel est le cri propre de ces animaux que vous êtes : des bacaques ! Tous fats, tous suffisants, avec vos dix-neuf et vos vingt. Or ça ! Oubliez-vite ces notes. J’en donne encore, il est vrai, et même souvent ; mais sur cent – eh oui, changement d’échelle ! Un vingt au bac, ici, ça mérite une claque, et une mise au coin. Il faudrait que vous ayez eu quarante, pour égaler un dix de prépa. Ah ! Ce que vous vous sentiez si importants, accueillis par le maire, le préfet, le ministre, pour vos géniales bacaqueries ! Sots ! Ces réceptions étaient faites non en votre honneur, mais en celui de la boustifaille – du boire et du manger ! Faut voir comment ça marche, dans l’administration : ils commandent chaque année un stock convenu d’apéros, de buffets, de délices ; pour donner une justification raisonnable de ces libéralités, en fait toutes causées par leur gourmandise sans fin, eh bien… Ils invitent ! Si personne dans le coin n’avait eu de bon résultat au bac, ils auraient invité les cancres, sous prétexte de les amener à s’améliorer en contemplant les ors de la République ! Mais passons.

« Mes bacaques, votre encéphale bien vide, c’est à moi de la remplir à présent, et de choses littéraires. Je n’ose pas dire : de littérature ; c’est bien trop tôt. Vous verrez cela quand vous serez des khâgneux, c’est-à-dire déjà moins ânes ; mais seuls les normaliens méritent le nom béni d’êtres humains. Mais d’abord, une année au moins se nécessite, pour aller de votre caverne à la lumière des connaissances et des méthodes que je vais vous prodiguer. Et pour cela, il faut que je vous connaisse. Non que ça m’enchante. La feuille que vous remplirez tout à l’heure, et où je vous demanderai de m’indiquer vos goûts, vos lectures préférées, n’est qu’un prétexte – faut bien passer le temps, je ne vais pas, quand même, vous faire un vrai cours durant ces deux premières heures. Je me moque bien de connaître le goût d’un bacaque ; parce qu’un bacaque, ça n’a pas de goût. Pas encore. Ca a appris à lire depuis dix ou onze ans, et depuis, ça croit que ça sait lire. Détrompez-vous ! Savoir lire, c’est à moi de vous l’apprendre. Ensuite, vous pourrez commencer à songer à la critique, à l’étude, à la recherche, littéraires. Que ceux qui se croyaient capables d’y accéder sans mon assistance se détrompent sur le champ. Mes bons amis, vous ne connaissez encore ni texte ni glose, en somme vous êtes fous ; mais ça s’arrangera. Et je ne parle même pas de l’écriture. Vos pathétiques essais, vos débuts de romans (et il prononça ce mot avec dégoût), vous les jetterez bientôt au feu, et à cœur-joie. Il est plus que temps de commencer votre éducation. Et je vous préviens : ça va faire mal. »

Pendant qu’il parlait, il avait promené son regard sur la liste des noms ; soudain, s’arrêtant à l’un d’eux, il eut un presque imperceptible sourire, et nous humâmes l’approche d’un malheur.

« Maudoux ! » aboya-t-il soudain.

Je levai le doigt, terrifié.

Il eut un rire énorme, sardonique, mais bref.

Pas une cellule de mon corps n’aurait osé bouger, sauf celles de sueur, qui commençaient à perler sur ma face rubescente.

« Oh non ! » dit-il, terrible, dans sa manie de considérer qu’il n’est pas nécessaire de suivre l’ordre normal d’un énoncé (comme de la pensée) ; que commencer par la fin est bien plus surprenant, menaçant, poétique ; que l’embrouillamini ainsi causé est l’indice de son intelligence supérieure tout autant qu’une insulte à celle, minable, de son interlocuteur. « Oh non ! Ne pensez pas que votre nom vous sauvera du labeur, oh que non ! Ici, pas de maux doux : non ! Pas d’oxymores de ce genre. Ici, les maux sont tels, durs. Et pour tous ! » rugit-il en considérant tout le monde du regard, avant de continuer, s’adressant à la classe entière :

« C’est moi qui vous ferai passer vos khôlles. Oui : toutes. C’est que j’aime ça. Pas de plus grand plaisir dans le métier que de vous voir trembler sur vos chaises, et tenter d’extirper de votre crâne des idées qui n’y étant pas n’en sortiront jamais, parce que vous êtes bêtes et ignares, au début. Et des khôlles, c’en seront – ça oui. Vous avez peut-être entendu dire par les anciens que je suis impitoyable. C’est faux. Je suis plus que ça. Les khôlles que vous aurez avec moi seront des plongées dans les gouffres insondables du déplaisir et de la souffrance intellectuelle. Ils sont trop gentils aux oraux de Normale Sup : leur idée de la déstabilisation d’un candidat, c’est de lui proposer Bonnefoy en lieu de Baudelaire, et de substituer aux œuvres les plus connues et les plus étudiées d’un auteur, leurs textes secondaires, moins connus, plus obscurs... Misère ! Et on les dit grands cerveaux, et les meilleurs de France. Non, ce ne sera pas ainsi avec moi ; ce sera pire : ce sera donc mieux.

« Je veux vous interroger sur l’épopée, sur l’épique ? Non, vous n’aurez pas, certainement pas, La légende des siècles – pour qui me prenez-vous ! – mais La divine épopée, d’Alexandre Soumet. Me plait-il de vous passer à la moulinette de la satire ? Quoi ?! Vous songiez, vous espériez Boileau ? Mais voyons, vous connaissez par cœur ses Satires et ses Epitres et chaque moindre mot du Lutrin (du moins je l’espère, parce que je vais vous interroger très bientôt là-dessus, et que l’inverse me sidérerait – et me sidèrera ; car pourquoi utiliser un tel conditionnel face aux bacaques que vous êtes ? Bien entendu vous êtes incapables de me bien parler de ces œuvres !)… Donc, non, absolument pas Boileau… mais Colnet du Ravel ! Son Art de dîner en ville, à l’usage des gens de lettres, est autant savoureux qu’inconnu de vos maigrichonnes têtes ; et puis j’aime les royalistes : j’ai fait ma première thèse sur les journalistes ultras. Lisez-la donc ! Elle fait deux-mille pages. Mais j’oubliais ! Ce n’est pas bien, ça : donner en bibliographie ses propres ouvrages… Eh donc, je laisse ça à mes collègues – à ces limaces qui ont le sacré toupet de se considérer comme tels. Ils le savent bien faire ; ils ont raison. Au moins, mes recherches, je sais ce qu’elles valent.

« Enfin, où en étais-je ? Ah, oui ! Maudoux ! Cessez donc, enfin, de remuer dans cet air pesant et odieux, où volent mes rafales de salive parmi ces relents de flatulences qui sortant de tous nos corps crasseux se marient pour engendrer ces sortes d’odeurs de couches de bébé, de remuer, que dis-je, ce bras et ce doigt qui, au lieu de permaner dans ce sale transit de bactéries que nos enveloppes charnelles véhiculent dégoutamment, feraient mieux de prendre en note, célèrement, ce que je vais vous dire, car bientôt va commencer l’interrogatoire de vos compétences, ou plutôt de leur absence, afin que je juge à quel niveau de décrépitude votre savoir croupit. Mais d’abord, enfin, bon sang », s’écria-t-il, « ne pensez-vous pas qu’une impro de ce genre, ça s’applaudit, quand même ? »

Nous étions tellement mortifiés par cet énorme monologue, tentant de déterminer où s’arrêtait la blague, où commençait le sérieux, si la blague était sérieuse, ou si le sérieux était une blague, que nous n’osions bouger, et que nous n’eussions même pas pu prendre la parole.

Paralysés nous étions ; paralysés nous restâmes.

Il eut un haussement d’épaule, un petit soupir ; puis il prit sa serviette et partit.

Une fois la porte claquée, théâtralement, il va sans dire, après une seconde de silence, nous reprîmes tous en même temps notre respiration, et les murmures commencèrent, emplis de toutes sortes de sentiments et de questions.

La porte se rouvrit ; nous sursautâmes ; c’était un khâgneux. Il n’entra dans la salle qu’après avoir vérifié que Monsieur Trabons était au loin, et demanda à quelqu’un d’entre nous avec qui il avait semblait-il déjà fait accointance : « Il en est où de son speech, alors ? Dieu sait que j’aurais aimé être là pour voir ça. On dit que chaque année, ça s’améliore. » Attiré par les connaissances de cet étudiant sur ce professeur à l’abord si déroutant, je m’approchais du petit conciliabule qui se formait autour d’eux, et demandait : « Comment est-il en temps normal ?

- Comme ça, mais calmé », fit-il en souriant. « Pas plus gentil que lui, pas plus fou et maniaque non plus. Un très bon professeur, et un très grand acteur. Mais bon, je file : il vous reste encore des réjouissances aujourd’hui. Faites attention à son test. Surtout, pas de Monsieur ou Mademoiselle je-sais-tout avec lui le premier jour, ça l’irriterait définitivement contre vous dès le départ, ce qui n’est pas très cool ; mais le reste du temps, ça marche impeccablement. De toute façon, vu le genre de questions dont il s’agit, je doute que vous puissiez pour l’instant paraître tels. Mais qui sait ! Il y a toujours une tête d’ampoule par classe ; qu’elle ne s’allume pas trop avec lui aujourd’hui, c’est tout. Allez, je file ! Ne vous inquiétez pas, il va revenir dans quelques secondes ; il est juste allé prendre son café. Mais il adore la mise en scène. Hop, je m’en vais ! »

Il avait bien fait ; le bruit de pas se rapprochait depuis quelques instants de la porte. Il prit celle du fond, et parvint à regagner sa classe sans encombre. Monsieur Trabons rentra ; le silence se fit aussitôt.

« Bien, dit-il. Il faudrait que je procède à l’appel maintenant, même si cela m’ennuie horrifiquement. Ensuite, nous ferons le questionnaire. »

Il procéda donc à l’appel. Il s’arrêtait un instant sur chacun des visages, retenait le nom, hochait de la tête mystérieusement, puis passait au suivant. A la fin, il posa la fiche, et, à la stupéfaction générale, fut capable de tous nous nommer de mémoire, et dans le désordre le plus complet. Mais il ne nous laissa pas le temps de nous en émerveiller : déjà, il nous distribuait son questionnaire. Je le reçus parmi les derniers, mais j’avais eu le temps de me préparer à sa lecture et de l’appréhender, ayant vu les visages prendre des grimaces qui tenaient à la foi du rire contenu et de la stupéfaction. Pendant qu’il distribuait, il donnait la consigne : « Suivez les instructions, c’est tout, et réfléchissez le moins longtemps possible sur chaque question. Si ça ne vient pas, ça ne vient pas ; ce n’est pas grave. Enfin si, ça l’est ; ça veut dire que vous êtes ignares et indignes d’être ici ; mais ce n’est pas définitif, on arrangera ça. Vous avez dix minutes. »

Je vous le reproduis, ce questionnaire ; ça en vaut la peine.

 

1 – Comment s’appelait le chien qu’Aurore Dupin avait dans son adolescence, et que sa mère chassa, au grand déplaisir de la jeune femme ?

 

2 – Né en 1732, mort en 1767, dans un milieu très pauvre, le poète dont vous devez retrouver le nom publia Le soleil fixe au milieu des planètes et Narcisse dans l’île de Vénus, fut loué par Marmontel et Clément, et mourut dans la souffrance, chez une de ses créancières qui, prise de remords d’avoir causé sa misère, le recueillit. De qui s’agit-il ? Le nom de famille suffira ; mais bonus à ceux qui le nomment tout entier.

 

3 – Complétez : « J’imite de ….. le silence prudent. » (Boileau, Épitre première). Qui, d’ailleurs, était ce … ? Quel lien eut-il avec l’Académie Française ?

 

4 – De quoi de Baldassare Silvande, le personnage principal d’une nouvelle de Proust, parue dans Les Plaisirs et les Jours, est-il le vicomte ?

 

5 – « Tolle, lege ». Traduisez tout d’abord ; ensuite, donnez la provenance ; enfin, expliquez-la.

 

6 – Je suis né à Pourrières, dans le Var, un an après la première moitié du XIXe siècle. J’ai connu Rimbaud. Mes vers étaient tout emplis de nouveauté. Des poèmes ? J’en ai écrit des réalistes, comptant chacun dix vers ; plusieurs de mes sonnets proviennent d’un séjour au Liban ; mes deux plus grands recueils parlent de l’Amour et de Valentine. Et ce vers est de moi : « Annès, Nazlès, Assims, Bourbaras, Zalimées ». Qui suis-je ?

 

7 – Combien de livres comptent les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand ?

 

8 – Quel est le nom du jeune éditeur indépendant qui créa la Bibliothèque de la Pléiade ? Quand eut-elle lieu ?

 

9 – Quel auteur a inventé les vers suivants, dans quelle œuvre, et dans le cadre de quel grand débat littéraire ?

« La belle Antiquité fut toujours vénérable,

Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable. »

 

10 – Attribuez à chacun de ces auteurs le(s) lieu(x) qui lui convient (lieu de naissance, de résidence, de mort, ou important dans sa vie). Certains lieux peuvent revenir plusieurs fois.

 

Auteurs : Philippe Jaccottet ; Aragon ; Elsa Triolet ; Marcel Proust ; Yves Bonnefoy ; Rousseau ; Voltaire ; Montesquieu ; Maurice de Guérin ; Jules Amédée Barbey d’Aurevilly ; Gustave Flaubert ; Emile Zola ; Marguerite Yourcenar ; Victor Hugo ; Marcel Proust ; Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné ; Max-Pol Fouchet ; René Char ; George Sand.

 

Lieux : Saint-Arnoult en Yvelines ; Toirac ; Saint-Sauveur-le-Vicomte ; Tours ; Illiers ; La Brède ; Grignan ; Vézelay ; L’Isle-sur-la-Sorgue ; Nohant ; Guernesey ; Médan ; Croisset (Canteleu) ; Passy (Paris) ; le Cayla (Andillac, Tarn) ; Château de Saché ; Ferney ; Ermenonville ; La Brède ; Toirac.

 

Question bonus, spéciale lettre classiques : Qu’est-ce que leλοπαδοτεμαχοσελαχογαλεο-
κρανιολειψανοδριμυποτριμματο-
σιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστερα-
λεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νοπτερυγών
 ?

 

 

Et à présent les réponses :

 

1 – Pluchon, dit Chlupon.

 

2 – Jacques Clinchamps de Malfilâtre.

 

3 – Valentin Conrart (1603-1675) fut le premier secrétaire perpétuel de l’Académie, et l’un des responsables de sa fondation. Sans jamais publier d’écrit personnel d’importance, il était le cœur de certaines réunions littéraires et participa à des traductions.

 

4 – De Sylvanie.

 

5 – « Prends et lis » ; dans les Confessions d’Augustin ; il entend une voix d’enfant lui répéter ces paroles, qui désignent bien entendu la Bible ; une fois les Écritures ouvertes, le voilà converti.

 

« Et voici que j’entends une voix venue de la maison voisine, celle d'un garçon ou d'une fille, je ne sais qui, sur un air de chanson disait et répétait à plusieurs reprises : « Prends, lis ! Prends, lis ! » Et aussitôt, changeant de visage, je me mis à réfléchir intensément, en me demandant si dans un jeu une telle ritournelle était habituellement en usage chez les enfants. Mais, il ne me revenait pas de l’avoir entendue quelque part. Et, refoulant l’assaut de mes larmes, je me levai, ne voyant d’autre interprétation à cet ordre divin que l’injonction d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais.

[...]

Je ne voulus pas en lire davantage : je n’en avais plus besoin. Ce verset à peine achevé, à l’instant même se répandit dans mon cœur une lumière apaisante et toutes les ténèbres du doute se dissipèrent. »

Au chapitre 12 du livre VIII

 

6 – Germain Nouveau, bien sûr ; l’auteur de La Doctrine de l’Amour, des Dixains réalistes, des Sonnets du Liban et des Valentines. Pour le vers, extrait de « Smala », je suppose qu’il était plus un obstacle qu’un indice, n’est-ce pas ? Les autres indices étaient presque trop simples, cependant.

 

7 – Quarante-deux.

 

8 – Jacques Schiffrin. En 1931. C’est dès 1933 que la collection fut intégrée aux éditions Gallimard.

 

9 – Charles Perrault. Le Siècle de Louis le Grand. La Querelle des Anciens et des Modernes.

 

10

 

Philippe Jaccottet                                                         Grignan

           Max-Pol Fouchet                                                                    Vézelay

    René Char                                                                    L’Isle-sur-la-Sorgue

George Sand                                                               Nohant

                      Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné               Grignan

  Victor Hugo                                                              Guernesey

                                                                                  Place des Vosges, Paris

Émile Zola                                                                  Médan

Gustave Flaubert                                                          Croisset (Canteleu)

Honoré de Balzac                                                        Passy (Paris)

                                                                                  Château de Saché

Montesquieu                                                                La Brède

Voltaire                                                           Ferney

Rousseau                                                                     Ermenonville

Jules Amédée Barbey d'Aurevilly                                   Saint-Sauveur-le-Vicomte

Marcel Proust                                                              Illiers

Yves Bonnefoy                                                            Tours

                                                                                  Toirac

Marguerite Yourcenar                                                   Somesville (Maine)

    Elsa Triolet                          Saint-Arnoult-en-Yvelines (Moulin de Villeneuve)

              Aragon

              Maurice de Guérin                                                        Le Cayla (Andillac, Tarn)

 

Question bonus : Il s’agit d’un plat fictif grec, inventé par Aristophane dans l’Assemblée des femmes. C’est le plus long mot de la littérature grecque ; il prend, avec ses plus de cent soixante-dix lettres, une strophe entière de six vers et demi. Souvenez-vous que c’était prononcé sur scène ; la première fois, cela dut faire sensation, et causer une belle hilarité.

 

Au bout de dix minutes chrono, il poussa une sorte de hululement qui nous glaça, mais qui le fit rire. « Entendez ; la chouette de Minerve, le hibou d’Athéna, eux-mêmes, vous somment d’arrêter. Faites-moi donc passer les feuilles ! » Elles lui arrivèrent, encore secouées du léger tremblement de nos mains. « Telles des feuilles mortes que secouerait la brise », souffla-t-il en faisant un clin d’œil. Puis il partit d’un nouveau rire. « Nigauds ! Bacaques ! Niais ! Allez-vous rire enfin ! »

A cet instant précis, Chloé, de toutes les hypokhâgneuses, la plus rigolote, la plus fonceuse, et la moins regardante des convenances ou peut-être bien au fond la plus naturelle, se prit d’un fou-rire aussi profond que sa feuille de réponses avait été blanche ; et ce rire emporta la digue de notre réserve, jusqu’à soulever un éclat général, que je ne suivis pas pour ma part, moi qui n’ai jamais eu l’instinct de groupe. Trabons mima un applaudissement. « Enfin ! J’espère que vous vous êtes régalés avec cet apéritif. Bien entendu », ajouta-t-il malicieusement, « ce n’est pas le véritable questionnaire ; il arrivera lors de notre prochain cours. Il sera à la fois plus simple et plus complexe ; plus simple, par les questions ; plus complexe, parce que celui-là comptera, et sera corrigé, et déterminera vraiment mon avis sur vos connaissances. En bref, parce que j’apposerai à chacun des noms de la liste de tout à l’heure une appréciation qui régira nos relations jusqu’au prochain devoir, qui soit les confirmera, soit les modifiera plus ou moins.

« Ces appréciations iront de A pour abstrus – cela s’appliquera bien entendu aux bons devoirs, mais un peu torturés (j’aime ça, mais pas tous les correcteurs) – à O pour obtus – vous devinez pour qui. Entre ces deux extrémités, j’utiliserai chaque lettre de l’alphabet comme grade de ce que des générations de khâgneux connaissent sous le nom de « redoutable échelle de Trabons ». B non pas pour bêta mais pour babillard, pour ceux qui dissertent sans rien dire, ou ne disent rien qu’en dissertant, ce qui est pareillement agaçant. C pour carré, bien entendu : c’est-à-dire pour ceux qui suivront à la lettre mes recommandations sur la forme que doit prendre un devoir, surtout une dissertation ; mais TC voudra dire trop carré, car il y aura toujours parmi eux certains qui s’arrêteront à cette forme, ou s’y abaisseront, qui auraient pu, en la brisant un peu, atteindre des aires supérieures... D pour désopilant – c’est ce qui revient le plus souvent ; je n’y peux rien ; les bacaques me font rire ; leurs devoirs abondent de perles. E pour élégant ; mais en matière de dissertation, ce sera parfois une mauvaise note, si le devoir ne comporte que de l’élégance, et pas ou peu d’esprit. F pour fabuliste : il y en a toujours qui, par méconnaissance, par fatigue, par malignité, inscriront sur la page des âneries et des fautes, par exemple : confusion de siècle, d’auteur, de nom d’ouvrage, long recensement de théories sans fondements, élucubrations capillotractées, etc. G pour grisé ; pitié, ne venez pas en cours, ou en devoir, après vos fêtes et vos orgies du jeudi soir ; ou sinon, acceptez que ma liste de perles ne s’allonge démesurément ; mais des fois, je note G seulement des F qui vont trop loin. H pour hâbleur : par pitié, ne louez dans vos pages que les auteurs qui le méritent vraiment à vos yeux, et que vous seriez capables de louer à l’oral, devant cette classe entière, en toute sincérité ; les autres louanges ne sont que remplissages, et tentatives ratées d’amadouer des correcteurs qui ne s’y trompent plus. I pour irritant : devoir très bon, voire excellent, où je n’ai pas pu manier mon stylo rouge autant que je l’aurais voulu, ce qui m’irrite passablement, parce que je sais bien que lorsque mes bacaques commencent à devenir khâgneux, je leurs sers moins qu’avant... J pour jongleur : oui, bien des bacaques le sont, qui jonglent avec les arguments d’autorité et les exemples tous droit sortis des manuels ; de grâce : épargnez m’en autant que vous le pouvez ; à défaut d’être originaux, donnez-en l’impression, mais n’allez pas trop loin quand même ! K. K pour quoi ? Ah, oui, pour kinkajou ; ces petits mammifères arboricoles d’Amérique centrale et du Sud, sont très agiles ; comme eux, certains bacaques parviennent à fiancer la grâce à l’efficacité dans leurs devoirs. L pour lingam ; le lingam est en Inde une pierre dressée d’aspect phallique qui représente Shiva ; j’utilise cette note pour les bacaques qui, obsédés par la chose, veulent voir des images très-sensuelles partout ; je me moque qu’ils aient raison ou qu’ils aient tort, je n’aime pas trop qu’on ramène tout à ça. M pour margaille ; c’est pour les devoirs mal ficelés, incomplets, trop courts ; bref, margaille, ça ne va pas, il faut se ressaisir, s’entraîner davantage, essayer à tout prix d’être en forme à l’épreuve... N pour nudiste : les copies blanches, ou presque blanches, expression qui désigne tout autant le devoir d’une page que le devoir de dix feuilles qui eût tenu sur une page.

« Bien, nous voici donc fixés. Ces notes-là sont pour mes carnets ; dommage, vos notes de devoir seront, je le regrette, notées de 0 à 20, même si je ferai la traduction depuis mon autre échelle de notation qui va de 0 à 100. Ceux qui le veulent pourront avoir en appréciation l’unité correspondante sur l’échelle de Trabons. »

 



[1] La Religieuse de Diderot.

[2] [Note de JRS : Ou comment profiter des plages de calme durant un travail sur œuvre, pour parodier, honteusement, La religieuse de Diderot.]

[3] Pazuzu est un démon mésopotamien, fils du dieu infernal Hanbi. C’est lui qui possède Regan dans le film l’Exorciste.