Ne nous éternisons pas sur les causes ; voyons plutôt ce qu’un tel attachement aux auteurs perdus apporte au goûteur de raretés assez fou et oisif pour oser s’y livrer, et déclarer en tirer même une forme spéciale de plaisir. Réponse contenue dans la question, enfin, presque ; savoir que l’on fait partie des trois ou quatre extravagants qui ont posé, posent, et poseront durant cette décennie, leur regard sur les pages empoussiérées (ou sur leur copie numérique, merci Gallica !) d’un volume dédaigné de tous depuis au moins un siècle, c’est déjà une petite délectation, non ? Ce qui est malheureux, c’est qu’il n’y a guère de différence entre cette impression-là, et celle que l’on éprouve en ouvrant une plaquette, ou le tout nouveau recueil de tel poète contemporain paru dans telle petite maison d’édition ; autant d’yeux, semble-t-il, parcourent les deux textes… Mais c’est un autre problème[1].

Ce premier agrément passé, le dilettante en découvre bien d’autres. Il s’agit d’une œuvre médiocre ? L’auteur pensait-il bien écrire, et n’écrivait pas bien (involontairement ou non) ? Eh bien, ce peut être en soi divertissant ; souvenons-nous des auditeurs de Florence Foster Jenkins (1868-1944) : l’extraordinaire voix de fausset de cette courageuse cantatrice américaine, les grimaces que faisait son accompagnateur, forcé de modifier les accords pour ne pas accroître les dissonances, les rires de l’assistance, formaient un bon spectacle, qui avait sa part – très particulière sans doute – de cocasse beauté. A ses critiques, Jenkins disait : « People may say I can't sing, but no one can ever say I didn't sing »[2] ; c’est plus profond qu’on pourrait croire. Jenkins, en « allant au bout de son rêve », atteignit la forme de gloire qu’elle pouvait espérer vu ses capacités, bien que dans un autre domaine que celui qu’elle aurait attendu ; et, singulièrement, elle eut un plus large public que si elle n’avait été qu’une bonne soprano moyenne. Fermons la parenthèse, pour la rouvrir bientôt, et évoquer le cas d’un poète écossais, William McGonagall (1825-1902). Considéré comme le pire poète de la littérature britannique, pour son manque de technique flagrant, on peut cependant lire ses textes comme des poèmes comiques, ce qui certes donne de lui une toute autre image, et montre que certains échecs peuvent être des succès – puisque McGonagall est encore lu[3]. Pour prendre un ultime exemple, cette fois-ci dans le domaine cinématographique : peut-être avez-vous vous-même éprouvé la distinction entre le navet complet (sans aucun intérêt), et le « nanar sympathique »[4] : il y en a aussi dans la littérature. Bref, vous comprenez l’idée. Ensuite, rappelons que la lecture des mauvaises œuvres, stimulante, permet de savoir quels guêpiers éviter en tant qu’écrivain en herbe. Pour résumer : l’activité a son intérêt.

Il s’agit d’une œuvre bonne ? Ici, c’est l’aspirant critique/théoricien de la littérature qui se réveille. Dans son insatiable cerveau se soulève irrémédiablement un interminable flot de questions. « Ce petit texte est génial, pourquoi, comment, que diable !, a-t-il pu être oublié, esquivé, passer à la trappe de l’histoire littéraire ? » Une fois passé l’étonnement, il se met au travail ; et dans sa recherche des causes de l’oubli d’un ouvrage pourtant bon, voire très bon, c’est ni plus ni moins à une enquête, à une étude de cas, sur la réception littéraire d’un livre donné qu’il se livre alors. Sa naïveté de débutant dans les lettres prend alors un grand coup ; il comprend enfin comment la critique fonctionne, que le monde littéraire est affaire de liens, de relations, que le destin d’un livre peut changer du tout au tout selon des facteurs qui ne sont pas forcément littéraires, et parfois terriblement éloignés de sa qualité propre… Bref, la réalité ; mais l’éloignement temporel, et le fait que l’ouvrage a pu vraiment souffrir d’injustices flagrantes, qui ont empêché sa reconnaissance, voire sa lecture même (n’évoquons même pas les aléas de l’aspect matériel, du livre), cristallisent en quelque sorte son horreur de voir qu’on a pu passer à côté, pendant, disons, un siècle, d’une telle merveille, mieux que s’il étudiait les rouages de la réception et de la critique des livres contemporains. Prenons un exemple volontairement capillotracté (mais peut-être pas très loin de la réalité en fait…) : imaginons que l’auteur-roi de ce début de siècle, ce soit un écrivain narcissique à souhait, pessimiste et colportant le pessimisme, rageur, nihiliste, sombre, hautain, noir, pervers, critiquant tout, n’aimant pas la nature, et détestant la ville, mélangeant fantasme et réalité, (ajoutez tout ce que vous voulez), et que 90% de la critique soit de son côté. Pensez-vous que l’œuvre d’un Jaccottet, d’un Bonnefoy, survivrait très longtemps si ces critiques disposaient du pouvoir littéraire ? Ils n’en verraient même pas l’intérêt. Cette frange de la littérature serait oubliée, et pendant tout leur règne. Il s’agit, bien entendu, d’une caricature. Mais le déséquilibre de la critique (dans des proportions bien sûr moindres que 9 contre 1 !) entre différents groupes, a causé, cause et causera, à lui seul, sans doute, des rejets, des oublis, qui pourront être regrettés par la suite. Beaucoup d’autres éléments jouent dans l’affaire. Les mœurs ? Pensons à Sade, depuis plusieurs décennies encore plus encensé qu’il fut censuré (ce n’est pas un exemple que je soutiens personnellement. L’intérêt qu’ont porté à Sade certains auteurs ensuite reconnus et célèbres a soulevé un nouvel enthousiasme pour son œuvre qui tient plus d’eux que de lui, me paraît-il, et que l’on n’est pas forcé de partager.). La biographie de l’auteur ? Les exemples sont nombreux. Un tel clame sa joie à la Restauration, et écrit des portraits de rois, qu’on oubliera fort vite sous la République. Pensons aux écrivains de la Seconde Guerre mondiale qui ont évolué du mauvais côté. Quant aux conditions de la publication ? Qu’est-ce qu’un livre publié en mai, par rapport à un livre qui parait en septembre, et son prix automatique ! Chez les éditions du coin, ou chez tel grand groupe ! etc.

Bref. Chez le lecteur dont je parlais plus haut, la sociologie du fait littéraire, rudement découverte ou concrètement reconnue, dans ce qu’elle a de bons côtés, et d’infâmes, a détruit les dernières traces d’ingénuité. Mais le désespoir qui le prend est aussitôt combattu par la folle idée qui lui vient en tête : il aura fallu qu’elle attende cent, deux cent ans, mais l’œuvre retrouvera, autant qu’il est possible, le statut qu’elle mérite ; tel est son vœu, tel est son projet. Il parlera d’auteurs inconnus. Il exhumera de galeries à demi-condamnées des pages précieuses. Et ce qu’il fera pour des auteurs anciens, il tentera de le faire pour des contemporains, injustement cachés, injustement rendus inaudibles, sous le tonnerre des coups de publicité, des polémiques, du spectacle de ces mots creux qui s’agitent follement hors de la page, postillonnés sur les plateaux, pour mieux celer leur inanité… »

 

Page à moitié déchirée, bien entendu, d’un de mes carnets (qui en compte à peu près quatre-cent maintenant, dactylographiées), et que je donne surtout pour la première partie. La seconde, écrite à la va-vite à des heures impossibles, et presque volontairement (à la manière d'un McGonagall ou de Jenkins?) avec un style macaronique, ne vaut pas grand-chose, puisqu’elle ne fait qu’effleurer, justement, beaucoup de choses et de sujets. Mais on pourrait dire que les toutes dernières phrases pourraient bien me concerner, puisque j’ai passé quelque temps, cet été, durant mes heures oisives, à parcourir par des chemins pas si secrets[5], les oubliés de la littérature, et que j’en ai sorti quelques petites pages qui ne paraîtront peut-être pas indignes d’intérêt à ceux qui aiment secrètement de goûter par moments à cette espèce de friandises fort peu courue. Je me suis même essayé à la réédition d’un ou deux de ces ouvrages, testant à la fois les capacités d’un logiciel de reconnaissance de texte, et ma compétence à corriger le nombre incroyables d’erreurs et d’approximations causées par de pourtant infimes imperfections des pages. Si cela intéresse quelqu’un, c’est à lire dans les articles suivants...

 

*

 

Je profite de cet article pour citer la dédicace que fait Aloysius Bertrand à Victor Hugo au début de Gaspard de la nuit, puisqu'elle touche à notre sujet:

 

Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des manoirs.

Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui s'amusent de peu de chose.

Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette œuvre moisie et vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura point sauvé le mien de l'oubli.

Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de parchemin.

Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une licorne ou de deux cigognes.

 

       Paris, 10 septembre 1836.



[1] On me dira : si tu critiques le manque de lecteurs de poésie contemporaine, ne fais pas l’apologie de la lecture de textes anciens, et de surcroît oubliés, ou parfois sans intérêt ; c’est paradoxal… Je répondrai : il faut faire les deux.

[3] Voir http://en.wikipedia.org/wiki/William_McGonagall. Je sais je cite Wikipedia et pas Wikipédia ; c’est que je ne suis pas encore passé sur l’article en français pour l’améliorer…

[4] Sinon je vous somme d’aller découvrir le site http://www.nanarland.com sur le champ !

[5] Gallica, Wikisource, Google Books, etc.