Colnetduravel

 

Voici quelques extraits d’une œuvre de Charles Joseph Colnet Du Ravel, célèbre en son temps... Mais d’abord, quelques précisions : Colnet (7 décembre 1768 – 29 mai 1832), a été libraire, journaliste, et poète, surtout spécialisé dans la satire. C’est justement, on le comprend, à ce genre qu’appartient L’art de dîner en ville, à l’usage des gens de lettres[1], ouvrage en quatre chants dont je vous donne ici quelques lignes de la préface :

 

« J'ai consacré mes veilles à une classe plus intéressante [Note: que les riches dont il vient de parler]. Je me suis occupé du bonheur des gens de lettres, de ces hommes précieux qui embellissent et éclairent la société. Puisque malheureusement ils ont plus d'appétit que de dîners, je veux les rapprocher de ceux qui ont plus de dîners que d'appétit. Cette heureuse réunion servira les écrivains et les lettres.

- Les lettres? Et comment? je vous prie.

- Depuis que les auteurs dînent mal, la littérature a dégénéré d'une manière sensible. Un mauvais dîner éteint l'imagination, énerve les ressorts de l'âme et glace tous les sens[2]. [...] Je vais donc rendre un service essentiel aux lettres, en enseignant à nos écrivains l'art important de dîner en ville, d'y dîner tous les jours, toute l'année, toute leur vie. L'influence d'une bonne table se fera bientôt sentir dans leurs écrits ; on trouvera de la poésie dans leurs poëmes, sauf à n'en plus trouver dans la Gazette de Santé[3] [...] Vous le voyez ; mon poëme va changer la face de la littérature. Entreprise eut-elle jamais un but plus utile? pourquoi Boileau ne l'a-t-il pas tentée? Au lieu d'insulter ce pauvre Colletet qui mandioit son pain de cuisine en cuisine, que ne lui enseignoit-il les moyens de faire de bons dîners? [...] J'en suis fâché pour le siècle de Louis XIV ; ce poëme manque à sa gloire[4]. »

 

Un autre extrait, situé dans le « Premier Chant ».

 

Un auteur ne doit pas, facile aux rendez-vous,

D'un bourgeois économe, amphitryon vulgaire,

Partager tristement le très-mince ordinaire.

Regardons en pitié des mets si peu coûteux.

Celui qui dans l'Olympe, à la table des Dieux,

S'enivre tous les jours d'une liqueur choisie,

Ne boit que le nectar, ne vit que d'ambroisie,

Pourroit-il, sur la terre, ignoble dans ses goûts,

Déroger en mangeant d'insipides ragoûts?

Un dîner sans façon et sans cérémonie,

On l'a dit avant moi, n'est qu'une perfidie.

Mais surtout évitons la soupe des rentiers,

Et tendons nos filets chez de gros financiers.

Dans cette classe encore il est un choix à faire :

L'un est mesquin, avare et fait très-maigre chère ;

L'autre tient table ouverte et vit avec honneur.

Celui qui se ruine est toujours le meilleur[5].

 

… Une page du « Chant Second » :

 

Enfin, mon cher auteur, votre couvert est mis.

On se range, on se place, et je vous vois assis.

Respirons un moment et reprenons haleine.

Nous sommes arrivés ; mais ce n'est pas sans peine.

De l'étroite mansarde où vous loge Apollon,

A cette illustre table, à ce brillant salon,

Mesurez le trajet, et du ciel, en silence,

Bénissez, mon ami, la douce providence.

Oublier un bienfait : c'est un crime odieux !

Qu'un poëte qui dîne en rende grâce aux dieux.

Payez d'un souvenir cet artisan utile,

Cet honnête tailleur, à vos vœux si docile :

Sans lui, sans cet habit dont il vous fit présent,

Vous dîneriez chez vous... et vous savez comment[6].

 

Enfin un bref aperçu de l’appendice du livre, intitulé « Extrait d’un grand ouvrage intitulé ‘Biographie des auteurs morts de faim’ », qui commence ainsi :

 

Homère, qu'ils appellent le prince des poëtes, étoit, sans contredit, le roi des gueux. Il alloit de ville en ville, récitant ses vers pour avoir du pain. Je sais qu'après sa mort, sept villes se disputèrent l'honneur de l'avoir vu naître. Cela est très-honorable sans doute ; mais n'auroient-elles pas mieux fait de se cotiser pour lui faire une petite pension pendant sa vie? Je dis petite, parce qu'Homère n'auroit pas été fort exigeant, et auroit senti qu'on ne pouvoit pas lui donner autant qu'à un comédien ou à un gladiateur. Vous serez immortels ; mais commencez d'abord par mourir de faim... Voilà la destinée des poëtes[7].

 

Télécharger le texte

Pour ceux qui seraient intéressés par la lecture de l’ouvrage entier, j’en ai fait une copie (normalement sans trop d’erreurs) téléchargeable (la seule version modernisée accessible sur le net, je pense ; je crois qu’il y a autrement seulement une thèse de lettres modernes où le texte a été reproduit) ici. Vous trouverez une notice extraite d’un autre ouvrage, et une autre satire, La fin du dix-huitième siècle, intéressante pour avoir le point de vue d’un royaliste à la Révolution.



[1] Je cite d’après la seconde édition, datant de 1810, faite à Paris, chez Delaunay. (J'ai la flemme de retrouver les pages dans "mon" édition).

[2] p.7-8

[3] p.9

[4] p.10

[5] p.33-34

[6] p.45-46

[7] p.105-106